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La pelouse, c’est le rêve américain!

Éditoriaux
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« Maudit beau gazon! » Pour plusieurs, c’est le compliment suprême. Un gazon vert tendre, uniforme, comme sur les terrains de golf.

Pour un grand nombre de gens, le Kentucky Bluegrass, c’est puissant. Mais, contrairement à ce qu’on pense, l’amour du gazon immaculé est un phénomène récent dans l’histoire. Non, l’image du gazon parfait dans Astérix chez les Bretons ne colle absolument pas à la réalité!

En fait, le phénomène de la pelouse fait partie intégrante du rêve américain. Celui du bungalow en banlieue, avec la niche et l’allée pavée de noir pour la voiture de « Papa a Raison ».

Une affaire d’Anglais

La généralisation des pelouses date du 19e siècle. L’aristocratie des pays d’Europe du nord, surtout en Angleterre, adorait entretenir de grands pâturages autour de leurs châteaux à la Downton Abbey. Mais il fallait une armée de domestiques pour maintenir la pelouse à une hauteur acceptable. La majorité optait donc pour une méthode plus naturelle de coupe et de fertilisation : des troupeaux de chèvres ou de chevaux.

Fait à noter, quand André Le Nôtre conçoit les jardins de Versailles, entre 1645 et 1700, il aménage une toute petite prairie recouverte de gazon taillé, qu’il intitule « tapis vert ».

Dans l’Angleterre des Tudor, les pâturages aristocratiques deviennent progressivement des endroits où l’on peut socialiser. Ils étaient parsemés de bosquets de plantes diverses comme la camomille : parfait pour l’heure du thé. C’est sous les Jacobins, au 17e siècle, que la pelouse bien coupée fait son apparition. C’était un signe de richesse suprême pour un noble : il pouvait réserver des terres pour ses déjeuners sur l’herbe, et non seulement pour la production agricole ou pour l’ajout de maisons à son domaine.

Le Dieu tondeuse

Jardin botanique de Montréal

Le gazon du Jardin botanique de Montréal (photo: Stéphane Desjardins)

Les premières tondeuses à gazon firent leur apparition dans les années 1830. Un tournant indéniable.

Mais l’inventeur, Edward Beard Budding, s’inspirant de machines à couper le tissus, frappe un nœud. La lame de sa tondeuse coupe de façon très inégale. Il a fallu attendre la production d’acier de type Bessemer, une sorte d’alliage plus léger, pour que soient conçues des tondeuses beaucoup moins lourdes, avec une coupe fiable. Les classes moyennes anglaises se sont précipitées sur cette invention révolutionnaire, qui allait changer la face des cours de leurs cottages.

Mais la pelouse parfaite date des années 1950, alors que la tondeuse à gazon de petite taille fut introduite dans le marché. Le modèle avec moteur à gaz, couplé aux engrais et pesticides, a fait disparaître les pelouses composées d’une variété de plantes pour le tapis gazonné uniforme. Les Américains furent rapidement conquis par l’art d’entretenir un tapis vert sur les vastes terrains devant les bungalows des jeunes banlieues de la Nouvelle-Angleterre.

L’exemple venait de haut : Thomas Jefferson est, dit-on, le premier Américain à doter son domaine d’un gazon de type Anglais, en 1806. À la fin de la guerre civile américaine, en 1865, les mémorials de guerre étaient tous érigés dans des terrains publics recouverts de gazon. À la fin des années 1800, les parcs publics et les domaines privés des gens riches et célèbres sont transformés par les pelouses bien vertes.

La banlieue vendue par le gazon

Dans les années 1850, les promoteurs américains vendent les premières banlieues en vantant les grandes pelouses sur lesquelles ont plante les premiers bungalows. D’autant plus que dans ces nouveaux espaces urbains où l’automobile est roi, les règlements d’urbanisme exigeaient qu’au moins 30 pieds séparent la maison du trottoir. On venait de trouver l’espace idéal pour y planter une pelouse.

L’auteur Frank J. Scott écrit, en 1870, écrit dans « The Art of Beautifying Suburban Home Grounds » : « Une surface gazonnée, lisse et soigneusement tondue, voilà de très loin le facteur beauté indispensable au terrain du pavillon de banlieue. » Scott considère même que l’entretien adéquat d’une pelouse relève de la responsabilité civique!

En 1938, le gazon obtient un coup de pouce du législateur américain, qui vient d’adopter la semaine de 40 heures. L’ouvrier américain typique, qui travaillait alors tous les samedis matins, pouvait désormais tondre son gazon durant cette période encore bénie aujourd’hui par les amants de la tondeuse.

Après la Seconde guerre mondiale, les clubs de golf aux verts immaculés se généralisent partout aux États-Unis : la culture du gazon vert est désormais bien installée dans le paradigme intitulé « suburbia » chez les anglos.

Le gazon, unificateur social

Levittown

Levittown autour de 1959 (photo: Wiki Commons)

De fait, entre 1947 et 1951, le promoteur newyorkais William Levitt et ses fils bâtissent plus de 17 000 maisons dans les premières banlieues entourant la Grosse Pomme. Une ville, Levittown (Pennsylvanie), fut même baptisée en son honneur. Levitt vend ses maisons en affirmant « qu’une pelouse bien entretenue symbolise mieux que tout autre élément le charme et le confort d’une maison individuelle de banlieue. »

Le gazon symbolise mieux que tout autre élément de design la culture de banlieue émergente en Amérique, après la Guerre. Le gazon, c’est la monoculture biologique mais aussi sociale. Par exemple, en 1960, aucun des 80 000 résidents de Levittown était noir. Et le modèle de la femme reine du foyer, entretenant une famille de deux ou trois enfants, trônait tout en haut des valeurs sociales.

Durant la guerre, on encourageait les propriétaires à maintenir leurs pelouses en bon état, question de faire baisser le stress. Il fallait montrer la force de caractère et la solidarité avec les soldats au front européen et dans le Pacifique. Un gazon bien entretenu devint rapidement patriotique.

Le gazon immaculé fait partie de la culture américaine. Un passage célèbre du classique « Gatsby le magnifique », de l’écrivain F. Scott Fitzgerald, s’attarde au personnage Nick Carraway, qui finira par tondre le gazon en désordre de Gatsby pour créer de l’uniformité. Des films comme « Édouard aux mains d’argent » (Tim Burton), « Blue Velvet » (David Lynch) ou « Pleasantville » (gary Ross) illustrent parfaitement l’importance sociale de la pelouse dans la société américaine.

Avec l’instauration des autoroutes, des chaînes de fast food, du téléphone, de la télé et du câble, la pelouse symbolise et unifie le paysage américain, affirme le journaliste Michael Pollan. L’écrivain Andrew Jackson Downing considérait, dans les années 1800, qu’une pelouse mal entretenue était l’apanage « d’un peuple primitif et barbare. »

Un désastre écologique

Évidemment, la culture du gazon immaculé a contaminé la nôtre. En Amérique du Nord, on compte 65 millions de pelouses cultivées, plus que la superficie occupée par toute autre culture, même celle du blé ou du maïs, rapporte le Centre Canadien d’Architecture. Les Américains dépensent annuellement 750 millions de dollars en semences de gazon et plus de 25 M$ en produits d’entretien des pelouses.

Dans les faits, le gazon est un véritable désastre écologique. Le gazon est une monoculture de graminés dont l’entretien exige eau, pesticides et engrais en quantités industrielles. Peu de gens savent que les terrains de golf et les devants de bungalows, jusque dans les années 2000, étaient les endroits les plus pollués de nos villes.

Il a fallu que les spécialistes de la faune et de la santé publique sonnent l’alarme, devant la montée de divers types de maladies du système nerveux et de cancers, ainsi que la disparition appréhendée de plusieurs espèces d’animaux et d’oiseaux, pour imposer des lois et des règlements interdisant les pesticides chimiques sur les pelouses.

Des telles lois ont bouleversé la vie de millions de gens, qui ont tenté de se battre pour conserver l’usage de leurs précieux herbicides cancérigènes!

Sans compter que la tonte du gazon entraîne la consommation de milliards de litres d’essence par des moteurs beaucoup plus polluants que ceux des voitures. Oui, le gazon augmente le réchauffement de la planète en contribuant à l’effet de serre.

Et la monoculture entraîne la multiplication des insectes et des plantes nuisibles, qu’il faut combattre avec encore plus de produits chimiques!

Une obsession verte

Downing

Selon Andrew Jackson Downing, une pelouse mal entretenue était l’apanage « d’un peuple primitif et barbare. » (image: Wiki Commons)

Mais rien n’y fait, la suprématie du tapis vert l’emporte souvent sur la possibilité de mélanger plusieurs espèces végétales, comme le trèfle. Ou d’ajouter des plates bandes de fleurs ou de couvre-sols, qui favorisent les prédateurs des insectes ravageurs.

Pour certains, le vert, c’est incontournable. Et gare aux voisins négligents qui laissent leur propre gazon se transformer en foin ou, pire, tolèrent l’Antéchrist : la prolifération de pissenlits!

Pourquoi cette quête du gazon immaculé est-elle si fondamentale chez certains? Parce que le gazon, disent des psys et les sociologues, c’est l’affirmation de la réussite sociale, de la force et de la supériorité, le prolongement d’une image de soi basée sur le contrôle des éléments. La pelouse uniformise, rassure, représente le prestige social et l’ultime frontière entre le travail et les loisirs, ainsi que l’harmonie domestique.

L’exemple, encore une fois, vient de haut. La pelouse de la Maison Blanche est l’endroit où se signent des traités et où on déclare la guerre. Et les pelouses immaculées des campus des multinationales technos, désertes mais parfaites, traduisent le contrôle parfait, technocratique, de l’environnement.

Pourtant, les pelouses sont désormais le champ de bataille des écolos urbains. Certains veulent perpétuer leurs allées de golf personnelles en troquant le chimique pour le biologique. Formations et guides sur l’entretien de pelouses écolos se multiplient. Une science de l’entretien du gazon biologique se développe avec des raffinements qui frôlent l’obsession. On assiste à l’apparition d’un langage d’initiés fait de PH, d’azote, de glyphosate, de feutrage, de granulométrie, de tensioactifs, de cryptogramiques, de scarification, de fongicides et tutti quanti.

Mais d’autres veulent ni plus ni moins que reléguer le gazon au musée des horreurs de la société de consommation. Ils entendent remplacer le gazon par des couvre-sols, des légumes, des fleurs ou, à la limite, permettre aux chèvres d’habiter la banlieue. Question de fertiliser et de couper le gazon avec un zèle impossible à atteindre avec une tondeuse et un sac de 7+4+20.

Au fond, l’important, c’est d’offrir un cadre de vie immaculé, exempt de bibittes et d’imperfections, un savoir-faire à montrer à ce voisin gonflable, à ces invités envieux, à la famille de passage pour une séance bien arrosée de tournage de steaks sur un grill en acier inoxydable ou, raffinement ultime, quand les extra-terrestres se posent sur votre tapis, comme on l’a vu dans de nombreux films hollywoodiens depuis les années 1950. Si pas un brin ne dépasse, votre honneur rejaillira jusqu’à Andromède, à n’en pas douter!

À lire: Fini l’arrosage du gazon n’importe quand!

Les opinions émises dans les blogues sont celles de leurs auteurs et non celles de Pamplemousse.ca.
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