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Cachez ce voile que je ne saurais voir…

Éditoriaux
Louis d'Or

Je m’étais bien juré de ne pas écrire sur le projet de charte des valeurs québécoises. Le débat enflamme déjà le Québec médiatique et pas mal de chaumières. Mais un aspect du débat passe carrément inaperçu : où est la science?

Le ministre Bernard Drainville, qui a présenté le projet de charte, a beaucoup insisté sur l’urgence de trancher sur cette question après qu’il eût constaté l’absence de balises claires face à une « crise » qui sévissait au sein des divers paliers de gouvernement et même dans le privé.

Une crise?

Ça m’a beaucoup surpris de la part d’un ministre qui, autrefois, fut journaliste. Or, un journaliste, habituellement, n’a qu’une seule religion : le doute. Une blague circule depuis toujours dans les écoles de journalistes : « Si votre maman vous dit qu’elle vous aime, allez demander à une autre source! » Vous l’aurez compris, les journalistes sont formés à cultiver le doute, à poser des questions, à fouiller. Et, surtout, à s’appuyer sur des faits. Puis, à les corroborer ou à les infirmer par plusieurs sources fiables.

Ce qui semble parfaitement absent de la démarche gouvernementale autour de cette charte.

Qu’on me comprenne parfaitement ici : je ne suis pas libéral, ni caquiste, ni péquiste, ni fédéraliste, ni souverainiste. Je ne fais que souligner ce que plusieurs personnes ont fait avant moi : Québec ne s’est basé sur aucune étude scientifique pour appuyer son argumentation autour de son projet de charte.

Quand le ministre Drainville a confié que des entrepreneurs lui avaient glissé qu’un projet de charte règlerait des problèmes, le milieu des affaires a promptement réagi en disant que ces problèmes n’existaient pas. Chez les hôpitaux montréalais ou dans les commissions scolaires qui embauchent beaucoup de personnel issu des minorités, même son de cloche : pas de problème, pas de crise.

Selon d’autres, toutefois, le ministre Drainville a « mis ses culottes », contrairement au gouvernement libéral précédent de Jean Charest, qui a glissé les recommandations de la commission Bouchard-Taylor sous le tapis. Recommandations qui, justement, se rapprochent fortement de la position récente de l’ex-Premier ministre Jacques Parizeau sur le sujet : équilibrées, modérées, flexibles, adaptées à la situation particulière de la société québécoise et surtout de Montréal. Plusieurs intellectuels québécois de haut niveau, dont le renommé sociologue Guy Rocher, considèrent que le gouvernement se devait de lancer un tel débat. Que, sur ces questions identitaires, Québec doit démontrer le leadership politique pour baliser un terrain déjà miné par les controverses. Qu’il fallait « tracer la voie pour les générations futures. »

Peut-être. Mais, à part chez les radios poubelles, y a-t-il une crise, un choc des valeurs, une invasion des terres infidèles par les hordes musulmanes? Le Québec sera-t-il gouverné par la charia dans quelques générations?

Pour avoir un éclairage moins émotif, revenons à la science. Et prenons l’exemple de notre quartier.

Il faut être aveugle pour ne pas voir les femmes voilées qui déambulent sur nos trottoirs, achètent du maquillage chez Jean-Coutu, travaillent dans les commerces et les institutions locales, notamment les garderies. Justement, c’est l’exemple souvent central dans ce débat : les éducatrices de garderies, qui préféreront quitter leur emploi qu’enlever leur voile. On ne se le cachera pas : vous pouvez parler de crucifix à l’Assemblée nationale, de kippa à l’hôpital, de kirpan à l’école ou de turban dans les salles d’urgence, le vrai débat, c’est le voile des musulmanes. Ces femmes voilées sont-elles aussi nombreuses qu’on le croit?

Dans Mercier-Est, soit la partie de l’arrondissement de Mercier Hochelaga-Maisonneuve située à l’est de l’autoroute 25 jusqu’aux limites d’Anjou et de Montréal-Est, 16% des résidents sont issus de l’immigration, contre 33% pour l’ensemble de Montréal. Ça représente 6445 habitants, sur les 34 430 que compte Mercier-Est, selon le dernier recensement.

Dans le quartier Saint-Justin, qui englobe le Faubourg Contrecoeur, 21% des gens sont issus de l’immigration. Le tiers d’entre eux (33%) est arrivé ici dans les cinq dernières années. La moitié de ces nouveaux voisins venaient d’Afrique, 44% d’Europe. Chez ceux qui viennent d’Afrique, 40% sont Algériens et 22% sont Marocains. De ceux qui nous arrivent d’Europe, 22% proviennent de France. Les autres immigrants sont majoritairement Haïtiens, Chinois, Vietnamiens et Mexicains.

Pour la religion, 80% de la population de Mercier-Est est chrétienne, contre 5% qui est musulmane. Fait à noter : 14,5% disent n’avoir aucune appartenance religieuse. Les catholiques représentent 92% des chrétiens.

Pour ce qui est de la langue, 78,1% des habitants, immigrants ou non, utilisent le français à la maison. Ceux qui ne parlent qu’anglais à la maison ne représentent que 1% de la population totale. Mieux : 92% de tous les habitants de Mercier-Est disent avoir le français comme langue maternelle. Immigrants inclus. Et c’est l’espagnol, pas l’arabe, qui représente la 2e langue maternelle dans le quartier, devant l’anglais. Ah oui : 92% des résidents, incluant les immigrants, parlent français au travail.

Certains décideurs disent que si Mercier-Est était une ville, elle serait la plus francophone du Québec. Difficile de ne pas y voir une quasi parfaite assimilation des immigrants du point de vue du français. Et pour le poids des immigrants musulmans dans le quartier, même s’il est proportionnellement bien plus élevé que pour l’ensemble du Québec mais qu’il se compare à la moyenne montréalaise, on parle de quelques centaines de personnes. Où est l’invasion?

À l’échelle du Québec, les chiffres de l’Institut de la statistique (ISQ) indiquent que 654 350 personnes disaient appartenir à une minorité visible en 2006, soit 8,8% de la population totale du Québec. Cette immigration se concentre à 91% à Montréal.

Dans une étude de 2010, l’ISQ nous apprend que les femmes immigrantes de 15 ans et plus sont davantage scolarisées que l’ensemble des femmes québécoises, qu’une majorité d’immigrantes viennent surtout d’Europe (France et Italie) et des Caraïbes (Haïti), que 74,1% parlent français, que leur taux d’embauche est plus grand qu’il y a dix ans, malgré des revenus d’emplois moins élevés que la moyenne des femmes québécoises. Apparemment, le voile ne semble pas faire la différence pour l’emploi des femmes immigrantes, sauf dans les hôpitaux et les garderies, où infirmières et éducatrices voilées comblent des postes pour lesquels la main-d’oeuvre fait cruellement défaut.

D’un autre point de vue, l’ISQ a publié, en 2006, que le Québec comptait alors 202 220 personnes d’origine arabe (sur 7,6 millions de Québécois) : 90,8% parlent français, 38,2% possèdent un diplôme universitaire, 67,2% occupent un emploi et 34,6% sont nés ici. Même en tenant compte de la religion (il n’est pas risqué de supposer qu’une majorité d’Arabo-Québécois est musulmane), peut-on parler de citoyens mal intégrés avec de tels chiffres?

La société québécoise est-elle en train de changer sous l’influence de l’islam? Je n’ai pas encore vu d’étude portant sur la déstabilisation du tissu social lié à des accommodements déraisonnables pour cause de viande halal, de statistiques d’accidents de la route parce qu’on ferme des rues pour la prière, de baisse de qualité des services dans les hôpitaux, les garderies ou les écoles à cause d’éducatrices voilées, de rapports de criminologues décrivant des émeutes liées au chômage des Maghrébins, de baisse de la productivité parce qu’on a remplacé le congé de Pâques par celui de l’Aïd, etc.

Je vous pose donc encore la question : y a-t-il réellement une crise justifiant cette charte des valeurs québécoises? Où sont les études, les chiffres, les témoignages de personnes qui vivent des situations conflictuelles liées, par exemple, au hijab? À part le choc de se retrouver dans un pays qui n’est plus 100% pure laine?

Les opinions émises dans les blogues sont celles de leurs auteurs et non celles de Pamplemousse.ca.
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