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L’incroyable destin d’Anna et Éloïse Dolly Charet

Culture
Les soeurs Charet, le réalisateur Yves Bernard et Kim Routhier-Filion au lancement du film « Jamais sans nos enfants ». (photo: Stéphane Desjardins
Les soeurs Charet, le réalisateur Yves Bernard et Kim Routhier-Filion au lancement du film « Jamais sans nos enfants ». (photo: Stéphane Desjardins

Elles étaient les filles d’une femme qui travaillait pour la « Mère Theresa du Canada », qui avait fondée un orphelinat au Cambodge. Recrutées en pleine guerre civile, à 20 et 22 ans, elles sauvent 54 bébés d’une mort certaine.

En décembre 1974, la guerre du Viet Nam fait rage depuis déjà 30 ans. Nous sommes en pleine Guerre froide. Le gouvernement du Sud Viet Nam, corrompu à l’os, est soutenu par les Américains, déterminés à stopper le communisme partout dans le monde. Surtout que les Français viennent de perdre leurs colonies d’Indochine. Les Vietcong, combattants du Nord Vietnam communiste, appuyés par l’URSS, finiront par gagner la guerre, qui demeure à ce jour la plus humiliante défaite militaire des États-Unis.

Les Vietcong infiltrent le Cambodge voisin pour mener leurs attaques contre le Sud Vietnam. Les Américains réagissent en arrosant la plus grande partie du Cambodge de bombes de napalm et d’agent orange. Les Cambodgiens pâtissent d’une économie en déroute et se révoltent contre un régime corrompu et un roi, Norodom Sihanouk, éjecté du pouvoir à l’occasion d’un voyage à l’étranger. Une force émerge du chaos : les Khmers Rouges. Déterminés, ces révolutionnaires à l’idéologie cryptomaoïste, appuyés par la Chine, entendent « purifier » l’homme en le purgeant de la décadence capitaliste par les travaux de la terre.

Les Khmers Rouges sont sanguinaires et intraitables. Leur chef, Pol Pot, s’entoure de fidèles extrémistes aux méthodes de psychopathes. Peu après leur victoire, en 1975, ils vident les villes et assassinent systématiquement tous les professionnels, intellectuels, commerçants, enseignants, médecins ou toute personne associée à « l’ancienne société ». Le pays est transformé en un gigantesque camp de travail. Les anciens lycées sont convertis en centres de torture où on afflige les pires sévices aux hommes, femmes et enfants. Deux millions de personnes perdront la vie, le tiers de la population du pays.

Sous les bombes

En 1974, Naomi Bronstein, la « Mère Theresa du Canada », fonde la Canada House, un orphelinat de Phnom Penh, capitale du Cambodge. Elle recrute rapidement les filles d’une femme qui travaille pour elle depuis le Canada. Anna et Éloïse Charet acceptent sur le champ lors de leur entrevue d’embauche, sans se consulter. Elles sont finalement toutes les deux recrutées et débarquent dans la capitale cambodgienne, en pleine guerre.

De janvier à avril 1975, elles s’occupent de 54 poupons alors que Phnom Penh est bombardée par les Khmers Rouges. Elles notent les attaques au marché public, qui surviennent presque toujours à la même heure, pour ne pas tomber sous les balles quand elles font leurs emplettes.

Alors que les révolutionnaires sont aux portes de la ville, l’ambassadeur canadien les implore chaque jour de quitter le Cambodge, car elles seront certainement assassinées, comme tous les étrangers qui resteront sur place à la capitulation du régime.

Elles refusent car elles ne partiront « jamais sans nos enfants ».

Elles envisagent de fuir sur le fleuve Mékong, qui traverse la ville. Mais les Khmers Rouges en contrôlent les rives hors de la capitale et ils feraient une cible facile. Entretemps, leur mère est arrivée à Saïgon, capitale du Sud Viet Nam. Elle organise une tentative désespérée de sauvetage par les airs. Elle recrute un pilote, un casse-cou de la célèbre escadrille des Flying Tigers, pour les enlever de nuit. L’avion se pose tant bien que mal sur une piste parsemée de cratères de bombes. Il faut repartir dans quelques minutes. On jette les boîtes de bois contenant trois bébés chacune dans la carlingue et l’avion redécolle, mitraillé par les Khmers Rouges. Les sœurs Charet seront des dernières occidentales à quitter Phnom Penh. Ironiquement, la Canada House deviendra un des QG des Khmers Rouges, puisqu’elle était, autrefois, une « maison de rencontre » pour les concubines du roi. L’immeuble a aujourd’hui disparu, pour faire place au jardin-terrasse d’un restaurant.

En pleine guerre

Arrivés à Saïgon, les 54 bébés et leurs « mamans » québécoises s’installent dans une grande villa louée. Mais le Sud Vietnam est constamment bombardé par les Vietcong. Le régime, ultra-corrompu, est lâché par Washington. C’est la déroute. Des millions de réfugiés et de soldats fuient les combats sur les routes. Les boat people, qui fuient le Viet Nam par la mer, se comptent par centaines de milliers. Les Américains rapatrient chez eux leurs troupes mais aussi les Vietnamiens qui avaient collaboré avec le régime. C’est la fin de la guerre et les Américains multiplient les adoptions d’enfants vietnamiens. Du 3 au 26 avril 1975, les Américains organisent l’Opération Babylift : 3000 orphelins partent vers les États-Unis, la France, le Canada et l’Australie.

Les 54 bébés des sœurs Charet doivent aussi embarquer sur un de ces vols. Mais, à la dernière minute, ils doivent céder leur place, car leurs enfants sont Cambodgiens. Les Vietnamiens ont priorité. D’autant plus que le Canada décide d’envoyer son propre avion, attendu le lendemain. Ils aident néanmoins à l’embarquement, appuyés par Naomi Bronstein, revenue d’urgence en Indochine. L’avion décolle et s’écrase en bout de piste, tuant presque tout le monde à bord. Les sœurs Charet et leurs enfants devaient être à bord de cet avion…

Alors que le Vietcong s’apprête à lancer l’assaut final contre Saïgon, les 54 bébés et la famille Charet s’envole vers Montréal et les parents adoptifs. Trente-cinq ans plus tard, un de ces orphelins, Kim Routhier-Filion, rencontre l’équipe de Telimagin et le réalisateur Yves Bernard. Ce dernier prépare son film en 2011 et s’envole pour le tournage au Cambodge l’année suivante, avec M. Routhier-Filion et les sœurs Charet. Aucun enfant n’était retourné dans son pays d’origine, où les inégalités sociales sont criantes et où les Khmers Rouges tirent encore les ficelles. Ils en mènent encore très large, malgré une occupation par l’armée vietnamienne, suivie d’une pacification de l’ONU, au début des années 1990, suivie du retour du roi Sihanouk et d’élections entachées d’irrégularités.

Le film montre la très animée capitale du Cambodge, un pays magnifique mais corrompu à la moelle, dont le système d’éducation fut détruit par les Khmers Rouges, et qui peine à se sortir de la pauvreté après plus d’un demi-siècle de conflits et de guerre civile. Les plus de 40 ans, désabusés à vie, survivent dans une société où leurs anciens bourreaux circulent librement sans être inquiétés. Après avoir torturé et tué à grande échelle, certains dirigent même ce pays où la très forte croissance économique, issue du tourisme et du textile, profite surtout aux plus riches.

Plus que jamais, les Cambodgiens ont besoin de notre aide, estime Kim Routhier-Filion, un directeur régional de l’assureur vie Primerica. Il veut un jour investir dans l’enfance et la jeunesse de son pays d’origine avec son « projet Cambodge ». De leur côté, les sœurs Charet ont écrit un livre sur leur histoire et cherchent aujourd’hui un éditeur.

Voir notre autre texte sur le lancement du film « Jamais sans nos enfants ».

 

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