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Dossier Robert Carrière : Un quartier qui a eu son lot de catastrophes, la suite

Histoire
Longue-Pointe et Tétreaultville subissent les inondations à répétition jusqu'au siècle dernier. Cliché pris rue Saint-Just, en 1928. (photo: Born and raised in Tétreaulville -Robert carrière)
Longue-Pointe et Tétreaultville subissent les inondations à répétition jusqu’au siècle dernier. Cliché pris rue Saint-Just, en 1928. (photo: Born and raised in Tétreaulville -Robert carrière)

L’histoire de Tétreaultville et Longue-Pointe remonte aux premiers temps de la colonie. Durant plus de 300 ans, le quartier a vécu plusieurs tragédies. Robert Carrière en raconte quelques-unes.

Contrecoeur Express publie le 4e de plusieurs textes d’un dossier sur Robert Carrière, historien de Tétreaultville et Longue-Pointe. La prochaine partie de notre dossier paraît lundi ou mardi prochain.

Le quartier a connu son lot de tragédies maritimes. À l’été 1895, deux océaniques font collision sur le fleuve face à l’église de la Longue-Pointe (où passe aujourd’hui le pont-tunnel Louis-H. Lafontaine).

Les navires coulent en une vingtaine de secondes. Seuls 18 personnes survivent au naufrage et nagent jusqu’à Longue-Pointe, dont le capitaine d’un des bateaux. Il demande rapidement l’aide des villageois. Mais on la lui refuse au motif que lui et ses passagers sont Protestants! « C’était comme ça à l’époque, commente Robert carrière. Le petit groupe, pieds nus, décide d’aller en ville pour y obtenir de l’aide. Mais il fallait marcher jusqu’au terminus du tramway, alors situé angle Hochelaga et Iberville. Personne n’a voulu les transporter. Ils ont marché tous ces kilomètres pieds nus… »

Au terminus, on refuse de les embarquer car ils n’ont pas d’argent. Le capitaine offre sa montre au chauffeur. Ce dernier ne veut rien entendre. Le petit groupe de naufragés devra se rendre en ville à pied jusqu’à l’Hôpital Notre-Dame où ils seront pris en charge. « Ils avaient marché une dizaine de kilomètres sur des routes de terre, sans chaussures, dans l’indifférence générale et après avoir survécu à un naufrage », ajoute Robert Carrière.

Le village a aussi été inondé plusieurs fois, comme ce fut le cas partout à Montréal jusqu’au milieu du siècle dernier, alors qu’on a érigé plusieurs digues tout autour de l’île ainsi qu’un barrage hydro-électrique à Cornwall, pour stabiliser le débit du fleuve. Une inondation majeure a frappé le village en 1895. À chaque printemps, les rives de Montréal se couvraient d’eau, parfois sur plus d’un mètre, à cause des embâcles sur le fleuve. L’invention des brise-glaces a beaucoup amélioré les choses, au début du siècle dernier.

Catastrophes humaines

Robert Carrière relate aussi le mauvais sort réservé aux orphelins, aux filles-mères, aux prostituées et à leurs enfants, qu’on internait à l’asile, comme le voulait la tradition, depuis les débuts de la colonie jusqu’à la Révolution tranquille et même après. « Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été emprisonnés, internés, maltraités, violés, bafoués dans leur dignité pendant des décennies, au nom de la moralité publique. Des enfants ont été adoptés de force alors que leur mère les croyaient morts à la naissance. D’autres ont vécu une enfance de servitude, un quasi-esclavage au profit des communautés religieuses, car ils étaient les enfants du sacrilège », commente M. Carrière, qui est devenu un expert vedette de la question des crèches et des orphelins de Duplessis.

Dernière grande catastrophe à s’être abattue sur le quartier : la construction du pont-tunnel Louis-Hippolyte-Lafontaine, de 1960 à 1967. Au début de la Révolution tranquille, le Québec est frappé par une vague de modernisme. Le patrimoine n’a plus la cote. On rase des quartiers complets pour ériger les institutions et les infrastructures du Québec moderne. On envisage de raser le Plateau Mont-Royal pour construire l’UQAM ainsi que le Vieux-Montréal et le marché Bonsecours pour y faire passer l’autoroute Ville-Marie.

On choisit donc la Longue-Pointe comme site du futur pont-tunnel, car c’est l’endroit le moins large du fleuve dans l’est de la métropole. Le pont-tunnel est un miracle de la technologie moderne. Mais sa construction entraîne la disparition du cœur historique et de la majeure partie d’un des plus vieux villages du Québec : la Longue-Pointe. On démolira plusieurs joyaux du patrimoine, dont une des plus vieilles églises en Amérique du Nord, plusieurs pavillons de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu et édifices institutionnels centenaires. Des centaines de familles sont déplacées. Celles qui ne le sont pas doivent subir un chantier pharaonesque pendant plusieurs années. Et ils auront à composer avec l’agrandissement des installations portuaires par la suite.

L’inauguration de la Place Versailles, en 1963, puis des Galeries d’Anjou, ainsi que la désindustrialisation de l’est de Montréal, qui a culminée avec la fermeture de la Canadian Vickers en 1989 et de Steinberg’s au début des années 1990, et qui s’est traduite par la perte de milliers d’emplois de cols bleus bien rémunérés, a scellée le sort des rues commerciales Des Ormeaux et Hochelaga dans Mercier-Est. Elles ne s’en sont jamais remises. Robert Carrière connaît le phénomène puisqu’il a eu plusieurs commerces, dont un sur la rue Hochelaga : « Mais je l’ai vendu juste avant l’ouverture de la Place Versailles, dit-il. J’ai été plus chanceux que celui qui a acheté mon commerce. Il a dû fermer, quelques années plus tard. »

Une autre leçon de l’histoire : il ne faut jamais rien tenir pour acquis dans la vie.

Lisez les deux premiers textes de ce dossier :

Robert Carrière, la mémoire du quartier

Robert Carrière, ou la piqûre de l’histoire

Un quartier qui a eu son lot de catastrophes

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