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Dossier Robert Carrière: l’injustice des orphelins et les crèches

Histoire
Dortoir de l'asile de Longue Pointe (Saint-Jean-de-Dieu ) en 1911. (photo: les Badauds de Mercier-Est - FF)
Dortoir de l’asile de Longue Pointe (Saint-Jean-de-Dieu ) en 1911. (photo: les Badauds de Mercier-Est – FF)

Pamplemousse.ca publie le 7e et dernier texte d’un dossier sur Robert Carrière, historien de Tétreaultville et Longue-Pointe. Dès la semaine prochaine, M. Carrière collaborera au Journal de Mercier-Est à titre de chroniqueur.

Robert Carrière a passé des années à fouiller les archives nationales et celles des paroisses et institutions du quartier. Ce qu’il a découvert l’a souvent révolté. Comme le sort que l’on réservait aux démunis. Surtout les orphelins et leurs mères.

«Personne n’avait réellement fait ce genre de recherches avant moi. C’est comme si le sujet était tabou», dit-il. De fait, ses recherches ont alimenté plusieurs médias ainsi que des documentaristes, comme Marc Petitjean, qui réalisera «Les orphelins de Duplessis», pour la chaîne Arte France, et le cinéaste Benoit Pilon, qui réalisera «Nestor et les oubliés» en 2006. Il a aussi fait une dizaine d’émissions avec la Chanteuse et animatrice Claude Valade sur le sujet, au canal Vox, aujourd’hui MAtv. Il en a tiré un recueil sur l’histoire des filles-mères au Québec dont il en a vendu plus de 200 exemplaires. Il en a aussi résulté la page Facebook «L’histoire des crèches du Québec» qui compte plus de 330 membres.

Robert Carrière recueille des témoignages ainsi que des informations auprès du public ou dans les journaux et archives remontant à plus d’un siècle. «Ce que j’ai trouvé m’a parfois enragé. Il y a quelques jours, une personne m’a écrit pour me dire qu’elle se désinscrivait du site. Pas parce qu’elle ne trouvait pas ça bon: elle était incapable de continuer çà lire tellement elle trouvait cruel le sort réservé aux filles-mères ou aux orphelins!»

Robert Carrière s’est intéressé au sujet par hasard. Il déjeunait avec un ami qui lui raconte l’histoire des crèches québécoises et qui connaît une femme qui cherchait sa mère depuis une quarantaine d’années. Elle n’avait qu’un indice: une plaque posée sur le sol d’un champ d’un ancien cimetière abandonné dans l’est de Montréal. Les deux hommes se rendent sur place et Robert Carrière découvre la plaque. Puis il s’enfonce dans le sol avec la pierre tombale. Il venait de découvrir une fosse commune.

M. Carrière lance ses recherches pour découvrir qu’avant 1942, les documents reliés à l’adoption, au Québec, sont pratiquement impossibles à obtenir. Il faut les trouver par des moyens détournés. Ou se fier uniquement aux témoignages, souvent bouleversants, des orphelins. Ces derniers étaient maltraités, battus, violés. Des milliers ont été envoyés dans les institutions psychiatriques, surtout à l’époque où Maurice Duplessis était Premier ministre du Québec. Car la province subventionnait les hôpitaux psychiatriques en fonction du nombre de patients. Pourtant, une majorité n’avait aucun antécédent de maladie mentale. Certains ont même fait l’objet d’expériences médicales et de tests de médicaments. Plusieurs en moururent. Des milliers ont vu leurs dossiers falsifiés par les autorités de l’époque, dont le gouvernement, l’église et le Collège des médecins. Relâchés à leur majorité, sans éducation, mal préparés à la vie d’adulte, plusieurs orphelins, incapables de s’intégrer à la société, tombèrent dans le crime, la maladie mentale ou se suicidèrent. Québec, notamment le gouvernement de Lucien Bouchard, a refusé d’indemniser les orphelins de Duplessis jusqu’en 1999. En 2001, le gouvernement de Bernard Landry offrit ses excuses et indemnisa ceux qui avaient été illégalement déclarés malades mentaux, mais pas les victimes de viols et autres sévices. Il s’agit du plus important dossier de maltraitance et un des plus grands scandales de l’histoire du Québec. Un site internet répertorie aujourd’hui les témoignages des orphelins de Duplessis.

En 1942, Québec avait voté une loi permettant aux communautés religieuses de vendre toute dépouille d’orphelin non revendiquée aux écoles de médecine. Cette pratique a perduré jusqu’à la fin des années 1960. On soupçonne que plusieurs cadavres étaient ceux d’orphelins, souvent mineurs, sur qui on avait procédé à des expériences médicales.

«À l’époque, avoir des enfants hors mariage, ce n’était tout simplement pas accepté, dit-il. Le curé refusait de baptiser les bébés. Les filles-mères ne pouvaient pas revenir à la maison. Certains de ces enfants illégitimes voulaient devenir prêtre mais n’ont jamais pu: ils étaient des enfants sacrilège! Les religieuses géraient les hôpitaux à l’époque et disaient aux filles-mères qui venaient d’accoucher que leurs enfants étaient morts-nés. C’était un mensonge: ils étaient destinés aux crèches. Les religieuses étaient très dures.»

M. Carrière rappelle que dans les années 1950, entre 4000 et 5000 bébés sans nom naissaient chaque année dans la région de Montréal. De ce nombre, 1600 avaient une maman prostituée. On enfermait souvent ces dernières à la prison pour femmes, rue Fullum. Plusieurs filles-mères, qui n’étaient pas des prostituées, étaient aussi envoyées en prison, souvent sur recommandation de Mgr Louis Réhaume, à qui l’on doit la création d’un orphelinat à Mont-Laurier. Plusieurs jeunes femmes séjournaient derrière les barreaux pendant des années, jusqu’à leur majorité, qui était alors fixée à 21 ans.

«Dans les villages, ne pas avoir d’enfant était mal vu. Surtout chez les notables. De nombreuses femmes de notaires mettaient un oreiller pour simuler une grossesse. La femme quittait pour Montréal au bout de neuf mois. Officiellement pour y accoucher. En réalité, elle revenait avec un bébé provenant d’une fille-mère, adopté à la crèche. Il y avait même des commandes spéciales, surtout des filles. Les jeunes garçons, eux, travaillaient pour les communautés religieuses. On les payait 40$ par mois pour travailler aux champs comme des forçats. Une foule d’entre eux ont été violés par des religieux.»

«Il y avait beaucoup d’hypocrisie autour de la religion à l’époque», ajoute-t-il.

Robert Carrière a découvert que plusieurs orphelins québécois ont été envoyés en France. Certains ne connaîtraient même pas leurs origines! «Après la deuxième guerre mondiale, les Français se sont mis à acheter tous les bébés des crèches québécoises. On les envoyait là-bas dans de petites boîtes en carton, par avion. Le phénomène a cessé en 1972. Les parents adoptifs ne savaient même pas d’où les bébés venaient. On les a surnommés le chaînon manquant

Lorsqu’il a publié cette histoire sur son site, il y a une dizaine d’années, le serveur de MSN France a sauté.


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