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Marie, enfant de personne (1)

Histoire
Rien dans les pieds, de la soupane avec de l'eau ou bien du lait pourri comme repas, du linge jamais lavé, qui ne sentait pas bon, j'étais sale en dedans et en dehors. Je volais de la nourriture et, quand je me faisais prendre, je mangeais des coups. C'est mon histoire. Celle de Marie, l'enfant de personne. (photo : coll. Robert Carrière)
Rien dans les pieds, de la soupane avec de l’eau ou bien du lait pourri comme repas, du linge jamais lavé, qui ne sentait pas bon, j’étais sale en dedans et en dehors. Je volais de la nourriture et, quand je me faisais prendre, je mangeais des coups. C’est mon histoire. Celle de Marie, l’enfant de personne. (photo : coll. Robert Carrière)

Nous publions l’histoire de Marie, une femme élevée à l’orphelinat puis adoptée dans une famille dysfonctionnelle, dont l’histoire a été reprise par Robert Carrière, l’historien de Tétreaultville. M. Carrière a écrit «L’Histoire des Crèches au Québec ». Premier d’un texte en deux parties. La suite sera publiée demain (28 juin). Marie écrit directement à M. Carrière, qui reprend sa lettre…

Bonjour Robert

Voici mon histoire : je suis une enfant de personne…

Je veux te raconter mon histoire car tu vas comprendre qu’il n’y a pas seulement les religieuses qui ont fait du mal aux enfants abandonnés.

Après ma naissance je me suis retrouvée sans parents, rejetée, ignorée de tous. Enlevée de la femme qui m’a donnée la vie, j’ai été placée non pas à la pouponnière de l’hôpital mais bien dans une crèche. Et puis voilà que, déjà, ma place n’était pas. On m’a donc transférée dans une autre ville. À cet endroit, j’y suis demeurée deux ans. C’est alors qu’un homme et une femme sont venus me cueillir et j’ai encore changé de ville. D’après ce qu’ils m’ont dit, les religieuses ont incité à me faire adopter, car à deux ans, ça commence être tard pour l’adoption.

Selon mes souvenirs, cette famille m’a racontée que je venais d’une famille alcoolique et de maltraitance. J’étais déjà, à un an, une enfant battue. On m’a enlevée de cet endroit pour retourner à la crèche et, à deux ans, je fus adoptée par cette famille qui n’aimait pas trop les enfants. En fait, il n’y avait pas d’amour maternel ni paternel. Vers huit ans, j’ai appris que je n’appartenais pas à cette famille. Quel soulagement! Les religieuses avaient besoin d’argent et avaient aussi une bouche de moins à nourrir. C’est pour cela que je me suis retrouvée là…

Je venais de quel endroit? Personne ne pouvait me répondre ni me dire si j’étais née dans un hôpital ou dans une crèche : tant de questions sans réponses… J’étais un enfant de personne, même toute jeune. Aucun papier ne pouvait m’identifier : «parents inconnus» m’était resté dans ma tête. Cette famille m’a dit que je n’avais pas de parents, que je n’étais rien, une enfant indésirable…

J’ai connu la femme qui m’a donnée la vie dans les paroles de ces gens. Ils m’ont appris à la connaître. On me disait que ma mère était une putain, qu’aimait les hommes, surtout ceux qui étaient dans l’armée, des soldats. On me disait que c’était une femme sans cervelle et une femme sans cœur. On me répétait cela et, surtout, on me disait que c’était le portrait de ma mère. Que ça ne valait pas la peine de la voir un jour car elle allait me rejeter et nier mon existence. J’ai connue un peu l’homme qui est mon géniteur, encore par leurs paroles. C’était un soldat qui ne voulait rien savoir de moi, un homme sans cœur, alcoolique et irresponsable. On m’a appris à détester ma mère biologique sans la connaître. Oui, je détestais cette femme et ce père, car je me disais que c’était à cause d’eux si j’ai vécu tous ces sévices et maltraitance. À cette époque, personne ne trouvait anormal de battre un enfant. Alors, comme j’étais une enfant de personne, nul ne s’inquiétait trop des coups et autres fessées qui m’étaient infligés.

Et, à vrai dire, ce ne sont pas les coups que j’ai reçus qui m’ont le plus marqué. Mon esprit, lui, a bien enregistré le mépris et le rejet dont j’étais l’objet lors de ma petite enfance. Dans cette famille, le silence était imposé aux enfants. J’ai donc dû apprendre bien des choses de la vie par moi-même, les interprétant comme je le pouvais en fonction de bribes d’informations glanées ici et là, dans les conversations des adultes. J’ai vécu dans un cauchemar de peur, de honte et de désespoir. J’ai été accusée de tous les maux. J’étais responsable de tout. Pendant ce temps, je devais rester là à me taire. Je vivais continuellement sur la défensive, car tout était de ma faute. J’ai vécue les abus de cette femme, qui était supposée être une mère. J’étais devenue un jouet.

Je me suis révoltée et je pensais de plus en plus au suicide, persuadée de ne jamais pouvoir me libérer de cette famille. J’étais terrorisée à l’idée de rester pour toujours leur chose.

J’avais été tant de fois menacée durant toutes ces années, d’être envoyée en prison ou bien retournée à la crèche, pour se débarrasser de moi, que j’ai appris à ne pas parler de cela à qui que ce soit. Je me suis enfermée dans un long silence et, à 16 ans, on m’a jetée à la rue sans billet de retour.

Je pourrais vous décrire ce qui s’est passé dans cette famille : des coups réguliers de ceinture, on m’a balancée parfois contre le mur, des raclées qui couvrent le dos de bleus au point de ne plus pouvoir m’asseoir, je subissais une telle violence qu’à la fin, je ne sentais plus les coups.

On m’a dit que ces châtiments, c’était pour m’éduquer. Je devais me plier à leur bon vouloir et faire ce que l’on m’ordonnait, même des choses dégoutantes. Ma mère me louait à des hommes lorsque j’étais en bas âge. Pas le droit de crier, ni pleurer. Je devais obéissance. J’ai même été obligée de coucher avec cette mère adoptive…

Quand je ne recevais pas de coups, j’avais l’impression d’être harcelée moralement à cause des humiliations : « Tu es rien » ; « Tu es un rejet »… Je me souviens d’avoir couché dans une grange avec les chevaux, car je n’avais pas le droit d’entrer dans la maison. J’étais considérée presque comme un animal car j’étais juste une enfant adoptée, une enfant dont la maman ne voulait pas….

Quand j’avais mal, je m’adressais à Dieu. À cette personne invisible, qui étais censée être là quand on en avait besoin, qui devait être mon dernier espoir d’aide et d’amour. Il ne répondit jamais à mes cris silencieux. Dieu était devenu juste un nom, un titre. Parfois, je pensais à cette femme qui m’avait donnée la vie, ma maman, je la suppliais de venir me chercher, de venir m’enlever de cet enfer. Mais je n’ai jamais eu de réponse.

La seule chose que je peux dire de tout cela aujourd’hui, c’est que j’ai traîné toute ma vie le handicap de mon enfance. Il reste beaucoup d’ombres à mon histoire parce que chaque fois que j’ai essayé, je n’ai pas réussi à obtenir de réponse sur ma véritable identité. Aujourd’hui, j’en conserve un sentiment profond de honte et je me demande aussi pourquoi ces gens-là m’ont fait payé pour ma naissance et pour avoir été adoptée. Pourquoi ?

Marie

Enfant de personne

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