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Marie, enfant de personne (2)

Histoire
Crèche de Saint-François d'Assise, à Pointe-aux-Trembles, début des années 1960. Baptême en série. Tous les enfants étaient baptisés du même nom. Photo prise en cachette par une infirmière: les photos étaient interdites sous peine de congédiement. (photo: coll. Robert Carrière)
Crèche de Saint-François d’Assise, à Pointe-aux-Trembles, début des années 1960. Baptême en série. Tous les enfants étaient baptisés du même nom. Photo prise en cachette par une infirmière: les photos étaient interdites sous peine de congédiement. (photo: coll. Robert Carrière)

Nous publions la suite de l’histoire de Marie, une femme élevée à l’orphelinat puis adoptée dans une famille dysfonctionnelle, dont l’histoire a été reprise par Robert Carrière, l’historien de Tétreaultville. M. Carrière a écrit «L’Histoire des Crèches au Québec ». Premier d’un texte en deux parties. La première partie a été publiée hier (27 juin). Marie écrit directement à M. Carrière, qui reprend sa lettre…

Bonjour M. Carrière,

Depuis que je vous ai écrit, on a eu quelques conversations et vous m’avez questionnée sur mes rêves, mes espoirs, ma vie. Je prends donc un peu de temps pour vous répondre.

Je vivais comme un enfant normal dans la violence. Je collectionnais les abus et je travaillais sur la ferme à prendre soin des animaux mais à me coucher le ventre vide. J’avais peur de la nuit, je ne connaissais pas les câlins, les poupées. J’étais refermée sur moi-même. J’en étais rendue à ne pas pleurer, je ne demandais jamais rien, j’étais obéissante, je devais être silencieuse, aller à l’école comme une petite fille normale sans parler de rien. Je crois que, finalement, personne ne me connaissait. J’aimais travailler à l’école. Je m’y sentais en sécurité. La pauvreté, la faim, souvent pieds nus dans mes souliers, du linge que je portais sans être lavé et qui ne sentait pas bon : j’étais sale en dedans et en dehors et pas d’amies à qui me confier. Je volais souvent de la nourriture et, quand je me faisais prendre, je recevais des coups.

À la naissance, ma vie avait basculé. L’abandon et le rejet faisaient partie de ma vie depuis toujours. J’en voulais de plus en plus à la personne qui m’avait donné la vie et je me demandais pourquoi l’avoir fait pour ensuite me laisser là, toute seule, à survivre.

À 16 ans, je me retrouve à la rue : aucune adresse fixe. Aujourd’hui, je pense souvent à cette vie, traînant les rues, la nuit, jusqu’à me retrouver au fond d’une cellule en pensant toujours à ma mère. Malgré mes supplications intérieures, elle ne venait pas à mon aide. Encore et encore, je me sentais abandonnée.

Un jour, j’étais à deux heures de route de la maison, arrêtée pour vagabondage et possession de drogue. Mes parents adoptifs n’ayant pas de téléphone, beaucoup de temps s’est écoulé avant de pouvoir les avertir de l’endroit où je me trouvais.

Tout ce qu’ils ont trouvé à répondre aux policiers, c’était : « Laissez-la pourrir en prison, ça va lui faire du bien de réfléchir… » Comme j’étais révoltée, on m’a laissé presque un mois en dedans avant que mon père adoptif vienne me chercher!

À ma sortie, mon père adoptif m’a dit : « Je suis venue te sortir de là, car j’y étais obligé par les autorités. » Ce fut le seul geste qu’il a posé pour moi. Il m’a laissée à un coin de rue et il a dit : « Nous ne voulons plus te revoir : débrouilles-toi toute seule et arranges-toi que je ne revienne pas ici pour te sortir du pétrin encore une fois. » J’ai continué à vivre dans la rue. Ou plutôt à survivre. Devenue dépendante de drogues et de l’alcool, j’étais confortable et j’en oubliais mon existence. J’étais libre.

Un jour, j’appris que j’étais enceinte : quel malheur! Quoi faire? L’avortement était la meilleure solution. Je ne pouvais avoir cet enfant! Moi, qui parfois rêvais d’un prince charmant, J’ai préférée sacrifier la vie de mon enfant au lieu de l’élever sans père et, surtout, sans le confier en adoption. Bref, j’ai fait beaucoup de conneries, j’en étais consciente, et la décision n’a pas été facile à prendre. J’ai eu mal. Affreusement mal. J’ai détruit ce que j’avais de plus précieux en moi. J’ai voulu mourir ce jour-là : je n’avais plus de raison de vivre.

Je pensais à mon vécu depuis ma naissance. Ma vie a été un vrai calvaire, un parcours du combattant, une existence semée d’embûches, de violences, de déracinement, de dur labeur depuis l’âge de trois ans. Rabaissée, humiliée, harcelée, on a abusé de ma faiblesse, de mon corps, de ma naïveté, de ma peur. J’ai été le souffre douleur, le larbin de service de la famille qui m’avait adoptée. La violence physique quotidienne. J’en étais rendue à entretenir l’idée de le voir mourir !

Dernièrement, M. Carrière, nous parlions de Noël. Je n’ai aucun souvenir de ça à vous raconter. Je crois que Noël, ça n’existait pas. Pas de sapin, pas de cadeaux : nous étions trop pauvres.

Ne me demandez pas de vous raconter un Noël, je n’ai rien à dire sur le sujet. Est-ce que ma mémoire a effacé tous les 25 décembre de mon enfance, ou bien c’était un jour comme les autres? La solitude était toujours là : je n’avais pas de famille pour m’accompagner, même à Noël.

Vous comprenez pourquoi j’avais décidé de ne pas avoir cet enfant. Je pense que jamais je n’aurai supporté qu’il connaisse ce que j’ai vécu enfant et adolescente.

C’est difficile de passer les Fêtes toute seule. Noël, dans mon cas, était devenu la cause d’un immense chagrin. Les illuminations dans les rues, les guirlandes, les Père Noël sur les façades des maisons et les jouets dans les magasins venaient plomber mon moral. Ce n’est pas tant que je n’aime pas Noël. C’est juste que cette fête me rendait profondément triste. Je n’avais plus envie de vivre.

Un jour, des amis m’avaient hébergée les 24 et 25 décembre. Je me sentais tellement seule et désemparée… sauf que j’avais un toit. Je me suis installée et j’ai écouté des chansons de Noël à la radio : l’idée de mourir s’installa en moi de plus en plus.

Convaincue de la validité de mon billet « aller simple » pour le Paradis, j’ai avalé des comprimés et de l’alcool pour m’endormir et ne plus jamais me réveiller. À travers l’épais brouillard de mon esprit, j’entendais les chansons de Noël… J’avais seulement 16 ans et j’étais certaine de ne plus jamais revenir de cette vie. J’ai dormi, dormi, dormi. Ce sont les amis qui m’ont réveillée en se demandant pourquoi j’avais fait ce geste. J’ai toujours assumé cette tentative de suicide, ce malheureux geste de désespérance, ce grand cri de souffrance et d’ignorance…

Je ne suis donc pas décédée. Le 26 décembre, j’étais de retour à la vie. J’ai continué à vivre et, à 21 ans, mon existence a pris une tournure différente. J’ai commencé à me reconstruire, patiemment…

Voil, M. Carrière, le récit de ma vie. Celle de « Marie, enfant de personne ». Merci de m’avoir lue.

Robert Carrière a publié « L’Histoire des Crèches au Québec ». On peut le contacter par la page Facebook Born and raised in Tétreaultville.

Lire la première partie de ce texte ici.

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