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Naufrage à la Longue-Pointe : le Cynthia coule en quelques secondes! (la suite)

Histoire
John McVey vient au secours des matelots du Cynthia, à 100 pieds au large de sa terre de Longue-Pointe. Détail d'une image du journal Le Monde Illustré, 1 juin 1989. (Coll.: BANG- Robert Carrière)
John McVey vient au secours des matelots du Cynthia, à 100 pieds au large de sa terre de Longue-Pointe. Détail d’une image du journal Le Monde Illustré, 1 juin 1989. (Coll.: BANG- Robert Carrière)

Nous sommes en mai 1889. Aux aurores, une tragédie se prépare sur le fleuve. Deux steamers entrent en collision, le Polynesian et le Cynthia. Le choc est terrible. Le premier survivra à la collision et poursuivra sa route jusqu’à Québec, malgré un énorme trou dans sa coque. L’autre dérive vers la Longue-Pointe puis, soudainement, tangue et coule en quelques secondes, devant l’église. Huit personnes sont tuées.

Voici ce que le journal La Minerve a rapporté. Deuxième de trois textes (la suite la semaine prochaine).

Près de l’église de la Longue-Pointe, catastrophe sur le fleuve

Collision de deux steamers – Huit personnes tuées

Récit du pilote du Cynthia

Le pilote du Cynthia est M. Célestin Brunet. Il a pris le steamer à Québec. Il nous a fait le récit de l’accident comme suit : « À 4 h 30 ce matin, le Cynthia montait le fleuve, en face de la Longue-Pointe, et était à sa droite, en plein dans ses marques. Le Polynesian descendait et était aussi à sa droite, lorsqu’à cinquante pieds du Cynthia, le Polynesian siffla pour indiquer qu’il allait passer à gauche; mais il était trop tard. Pendant l’espace d’une demi-minute, cependant, les officiers du Cynthia essayèrent à passer à gauche, ils renversèrent la machine à toute vapeur, et le Polynesian ayant pris la direction à gauche du Cynthia passa en le frappant sur son gaillard d’avant. »

On ignore pour quelle raison le Polynesian a passé à gauche du Cynthia tandis qu’il avait vingt fois plus d’espace en passant à droite, conformément à la loi. Aussitôt que le Cynthia a été frappé, on a rapporté à bord qu’il ne faisait pas eau. Alors le pilote donna ordre de continuer sa route. Mais tout aussitôt, le bateau commença à remplir et, au lieu de continuer vers Montréal, le pilote donna l’ordre de se jeter sur le rivage du nord. Mais il n’en eut pas le temps, car le bâtiment plongea tellement que son hélice sortit de l’eau et il continua à sombrer graduellement. En moins de cinq à six minutes, il était au fond. Ce fut un sauve-qui-peut général, sauf le pilote, qui resta le dernier sur le bateau. Celui-ci, voyant qu’il n’avait aucune chance de se sauver, en se cramponnant aux mâts du navire, se jeta à la nage et il put saisir une planche qui le soutint jusqu’à ce qu’un nommé John McVey, cultivateur de la Longue-Pointe vint le sauver avec une embarcation.

Des équipages expérimentés

L’équipage se composait de 38 personnes, à part le pilote. Et sur ce nombre, huit se sont noyés. Tout le monde à bord a perdu ce qu’il avait de bagage. Le steamer portait 500 tonnes de charbon, à part une cargaison générale. Le nom du capitaine est M. Taylor. C’est un Écossais âgé de 40 ans environ. Il est au service de la compagnie Donaldson depuis très longtemps. C’est un officier de grande habileté, et tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il n’est pas à blâmer pour cette horrible catastrophe.

Le capitaine du Polynesian est M. Hugh Wylie, officier de grand mérite et très estimé. Le pilote qui conduisait le Cynthia était M. Célestin Brunet, âgé de 46 ans; son certificat date du 16 janvier 1878. M. Louis Z. Bouillé, le pilote du Polynesian, est âgé de 40 ans; son certificat date de 1872. Tous deux sont reconnus comme des hommes sobres et capables.

Le bureau de la Commission du havre fut encombré toute la journée d’hier. On se rendait là en foule pour avoir des renseignements. Une enquête doit être tenue et la Commission a le droit de suspendre les pilotes s’ils sont trouvés en faute. Quant aux capitaines, le bureau n’a pas de juridiction sur eux. Ils tiennent leur certificat de la Chambre de commerce d’Angleterre. Il est probable qu’une enquête sera tenue par la cour d’amirauté de Québec et que le résultat sera transmis à la Chambre de commerce d’Angleterre.

Le capitaine Nelson, du vapeur Québec, dit qu’il a rencontré hier le Polynesian près du cap Saint-Michel. Il était suivi de près par le Buenos Ayrean. En passant en face de l’église, il vit le mât d’un vaisseau, qui était encore couvert d’épave. M. Kennedy, ingénieur en chef de la Commission du havre, est allé faire une enquête hier soir sur le lieu du sinistre. Il dit que l’épave du Cynthia n’entravera en rien la navigation, le chenal à cet endroit étant très large.

Le lieu du sinistre

La scène du naufrage a été toute la journée le rendez-vous d’une foule de personnes. On ne voit du Cynthia que l’extrémité du mât d’artimon. Vers onze heures, deux remorqueurs sont allés opérer des sondages à l’endroit ou le Cynthia a sombré.

Le 24 mai 1889 : Nouveaux détails

Depuis mercredi, on ne parle que d’une chose sur les quais : le naufrage du Cynthia. C’est un accident si extraordinaire, si fatal, qu’il étonne tout le monde.

Le pilote du Trois-Rivières, de la compagnie Richelieu, dit que le Trois-Rivières a rencontré le Polynesian un peu au-dessus de la Ville de Trois-Rivières. Il descendait à petite vitesse et avait une immense ouverture en avant. Sa proue est affreusement brisée et elle enfonce dans l’eau d’environ quatre pieds de plus qu’avant l’accident, mais ses compartiments étant étanches, il n’y en a que deux que l’eau a rempli.

Il marchait incliné en avant de plusieurs pieds. Sa blessure est si béante qu’un petit bateau à vapeur pourrait y rentrer tout rond, a dit le pilote du Trois-Rivières. Le pilote du Montréal, de la ligne du Richelieu, dit que le Montréal a rencontré le Polynesian à la Pointe-aux-Trembles. Il paraissait souffrir beaucoup de sa blessure.

Les cultivateurs le long du fleuve ont fait une précieuse récolte toute la journée. Le capitaine Laforce du Berthier dit qu’il a rencontré, après l’accident, une foule d’épaves, surtout des seaux de graisse par centaines. Les hommes du bateau en ont recueilli quelques seaux. Toute la journée, des chaloupes ont fait la chasse aux seaux de graisse et aux autres épaves. Il y en avait beaucoup; car le Polynesian avait perdu la partie de sa cargaison placée dans le compartiment d’avant. Les habitants, le long du fleuve, ont recueilli de la graisse pour faire des beignets pendant un an.

On n’a encore rien fait sur le théâtre de la catastrophe. On ne sait trop comment on pourra renflouer le Cynthia et recueillir les cadavres des malheureux naufragés. Ce terrible accident faisait dire hier à un navigateur d’expérience que la Commission du Havre devrait placer des sémaphores et des gardiens sur les pointes que le chenal contourne, de façon que deux vaisseaux puissent ainsi arriver presque l’un sur l’autre avant de s’être aperçus.

Le 25 mai 1889

Les passagers du Polynesian sont partis ce matin pour Halifax, où ils s’embarqueront sur un des steamers de la compagnie Allan pour Liverpool. Le steamer avarié restera ici pour y subir des réparations.

Le 4 juin 1889 : Les naufragés du Cynthia

On a retrouvé trois cadavres dans le voisinage de l’endroit ou le Cynthia à sombrer, près de l’église de la Longue-Pointe.

Le premier cadavre est celui d’Alexander Nichol, âgé de 27 ans. Il a été transporté à la morgue et a été identifié par le capitaine Taylor et le second, M. Coutts. Le défunt était natif de Montrose, Écosse.

Il laisse une jeune femme, mais pas de famille. Le corps a été trouvé flottant tout près du lieu du sinistre. Vers trois heures dimanche, on a retrouvé le corps d’un autre de ces malheureux nommé David Young, âgé de 22 ans, natif de Glasgow, vis-à-vis la Pointe aux Trembles et on l’a transporté à la morgue.

Pendant la veillée, le corps de l’assistant Stewart, Charles McEachran, âgé de 19 ans, est revenu à la surface à quelques pieds du naufrage. L’enquête sur la collision a continué hier au bureau de Commissaires de Havre. Les rapports écrits des deux pilotes ont été examinés. On devrait procéder à l’interrogatoire du capitaine et des officiers du Cynthia, mais les avocats des deux pilotes ayant demandé quelques jours de sursis afin de mieux préparer leur défense, le résultat final de l’enquête ne sera connu que lundi matin à 10 heures.

La suite : la semaine prochaine.

À lire :

Première partie

Troisième partie

Le naufrage du Cynthia fait la une des journaux de 1889. (Coll.: BANQ- Robert Carrière)

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