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Le commerce de la glace dans Tétreaultville

Histoire
Des tailleurs de glace en 1945, sur le fleuve. (coll. Robert Carrière, BANQ - La Patrie)
Des tailleurs de glace en 1945, sur le fleuve. (coll. Robert Carrière, BANQ – La Patrie)

Difficile d’imaginer un foyer québécois sans réfrigérateur. De fait, le Québec compte environ cinq millions de frigos. Mais, en 1945, les frigos étaient un luxe réservé à l’élite. Et comme l’électrification du territoire québécois n’était pas encore chose faite, des centaines de milliers de ménages préservaient encore leurs aliments avec une glacière.

La glacière était un meuble de bois comprenant une double paroi (permettant l’isolation par de la sciure de bois) comprenant deux compartiments. Celui du haut recevait un gros cube de glace, celui du bas les aliments. On changeait le cube de glace tous les deux ou trois jours.

Il fallait donc alimenter la glacière régulièrement et un énorme commerce de glace s’était installé dans toutes les régions du Québec. Les commerces qui vendaient de la glace étaient souvent ceux qui fournissaient le bois ou le charbon des poêles à bois.

La glace était récoltée dans les lacs, les rivières et le fleuve Saint-Laurent. Elle était stockée dans des entrepôts à double paroi, isolés par de la sciure de bois, qui permettait à la glace de durer jusqu’à l’automne. Dans Tétreaultville, ce commerce était assuré par la famille Boire, dont le commerce, Boire et Frères, comportait aussi une boulangerie. Le commerce était situé rue Mercier, angle Ontario. Boire et Frère coupait la glace directement dans le fleuve, juste devant Tétreaultville. Voici un reportage du journal La Patrie de l’époque.

L’histoire d’un bloc de glace du fleuve à votre glacière

« Savez-vous comment se fait la taille de la glace, sur le fleuve? » Naturellement, je ne le savais pas; et j’ai répondu négativement à la question que me posait mon interlocuteur. Malheureusement pour moi, cet interlocuteur était et est encore mon supérieur immédiat.

Rue Mercier

Et il a continué, sur un ton dégagé et naturel : « Vous allez l’apprendre dès cet après-midi, car vous irez, avec le photographe, voir comment on s’y prend. Je vous souhaite de n’avoir pas trop froid », ajouta-t-il au milieu de l’hilarité générale.

Quelques heures plus tard, l’automobile dans laquelle nous avions roulé, le photographe et moi, jusqu’à la rue Mercier, descendait sur la glace du fleuve. Notre travail commençait.

Nos belles routes

Nous roulons maintenant sur une avenue de glace, large de cent pieds et longue d’environ un demi-mille, qui conduit aux chantiers de glace. Cette route, que l’on appelle là-bas « traverse », est polie comme un miroir, à part quelques aspérités et quelques ondulations ici et là; et on y circule mieux que sur les rues de la métropole, car elle est mieux entretenue.

Constamment déblayée de sa neige, cette avenue est de plus arrosée, assez régulièrement, et toute l’eau qu’on y déverse lui donne, en gelant, cette belle surface lisse et plane, qui enchanterait le plus difficile des automobilistes. Mais au bout de la « traverse », il fallut bien quitter l’abri de l’automobile et affronter le vent et le froid, qui règnent en maître sur le fleuve, afin d’interroger le contremaître, M. Roméo Rocheleau, et de prendre quelques photographies. Mais le vent eut tôt fait traverser paletots, gilets, chemises et sous-vêtements. Dix minutes plus tard, nous nous étions réfugiés dans l’automobile afin d’échapper à la morsure du froid. Nous avions cependant entraîné le contremaître Rocheleau avec nous histoire, de le faire bavarder un peu.

On scie le fleuve

« Tout d’abord, dit-il, quand il s’agit de monter un chantier de glace, nous devons tracer et déblayer notre “traverse”, puis l’arroser copieusement, afin de lui donner une belle surface. Ensuite, nous traçons les lignes du chantier, que nous déblayons de sa neige, lui aussi. Vient alors l’opération du coupage, qui se fait à l’aide d’une scie ronde. »

Nous avons vu la scie en opération. Cette scie, qui a un diamètre d’environ trois pieds, est actionnée par un moteur à essence, et le tout est monté sur deux patins, ce qui lui donne l’apparence d’un gros traîneau, lourdement chargé. Trois hommes manœuvrent cette machine et la poussent ou la tirent sur la glace, afin de tailler des blocs énormes. La scie elle-même, par un mécanisme ingénieux, s’abaisse ou se remonte à volonté. Et quand elle mord la glace, elle soulève un nuage de poussière beaucoup plus prononcé que s’il s’agissait du bois; avec cette différence que c’est de la poussière de glace, et non pas du bran de scie.

Brrr! Qu’il fait froid

Une fois taillée, on fait naviguer la glace sur l’eau jusqu’à un plan incliné, où un camion, tirant sur un câble d’acier, la monte sur une plate forme. De là, on la charge sur les camions qui la transportent à la glacière, ou vont s’approvisionner les détaillants. Cet été, cette même glace fondra dans votre minuscule glacière.

« Mais, demandons-nous à M. Rocheleau, vous devez tout de même avoir rudement froid, de temps à autre? »

« Il y a quinze ans que je taille de la glace, et je n’ai pas encore eu froid, de tout ce temps-là », répondit-il.

« Alors, continuons-nous, vous devez avoir recours quelquefois à un liquide rationné, que l’on trouve en bouteille de dix, vingt-cinq ou quarante onces? »

« Jamais! Mais je dois avouer que je fais grande consommation de liqueur douce », poursuit-il.

« Et ça vous réchauffe? »

« Je n’ai jamais froid! »

Mais notre homme s’agite et jette fréquemment un œil du côté du chantier : « Je dois partir maintenant, dit-il, car les hommes commencent à oublier mes instructions et à pousser le travail afin d’aller se réchauffer dans la cabane. »

Et là-dessus nous nous servîmes une bonne rasade de « ligueur rationnée », laissant à M. Rocheleau toute la liqueur douce qui peut se trouver sur la terre.

Voilà des chiffres

Sur le chemin du retour, nous fîmes un crochet jusqu’à la glacière sur laquelle se détache en grosses lettres le nom Boire et Frères, marchands de foin, grain et charbon. Mais ils ont aussi la glace. Un des frères Boire nous donne les détails qui nous manquaient.

« Chaque bloc de glace, raconte-t-il, mesure 26 pouces par 48 et pèse environ 1000 livres. Au cours d’une saison, nous taillons approximativement 60 000 de ces blocs, que nous entreposons dans les glacières. »

Quelle est l’épaisseur de la glace actuellement? « Elle a environ 24 pouces; ce qui n’est pas mal. La plus grande épaisseur fut de 36 pouces, il y a quelques années. »

La glace sera-t-elle plus chère cette année que par les années passées, demandons-nous en terminant. « Tout dépend de la neige et du vent, nous répond-il. Plus il neige, plus il nous en coûte cher pour nettoyer la “traverse” et le chantier, et plus il vous en coûte cher pour acheter votre bloc de glace. Nous n’y pouvons rien. »

Le mot de la fin

Puisque nous n’y pouvons rien, nous non plus, nous prenons alors le chemin du retour, après avoir jeté un coup d’œil sur la glacière où commencent à s’entasser les 30 000 tonnes de glace.

 

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