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Hold-up : deux policiers abattus par trois bandits, la suite

Histoire
Louis Desrosiers, 36 ans, récidiviste en liberté provisoire. Il pèse 197 livres, mesure 5 pieds 11½ pouces, a les cheveux bruns, les yeux bruns et le teint brun. (La Patrie 1948 - BANQ- Coll. Robert Carrière)
Louis Desrosiers, 36 ans, récidiviste en liberté provisoire. Il pèse 197 livres, mesure 5 pieds 11½ pouces, a les cheveux bruns, les yeux bruns et le teint brun. (La Patrie 1948 – BANQ- Coll. Robert Carrière)

L’affaire a fait beaucoup de bruit dans tout le pays. Un hold-up tourne au tragique, ce 24 septembre 1948. Et ça se passe dans la Longue-Pointe, angle Notre-Dame et Saint-Just. Les constables Nelson Paquin et Paul-Émile Duranleau sont tués au cours d’un vol armés. Un des «apaches», les malfaiteurs qui ont fait le coup, est capturé. J’ai recopié de longs extraits du journal La Patrie de l’époque que j’ai retrouvés aux Archives nationales du Québec. Deuxième texte d’une série publiée ces prochaine semaines.

25 septembre 1948

Double personnalité du bandit Donald Perreault

«Je suis le plus surpris des hommes d’apprendre que ce bandit vivait si près de moi !» Telle est la réflexion que nous faisait, cet après-midi, un policier de Montréal qui habite rue Delanaudière, à quelques pas seulement de la demeure de Donald Perreault, recherché par les forces policières municipales depuis hier après-midi. Perreault est criminellement impliqué dans le hold-up meurtrier au cours duquel les agents Paul-Émile Duranleau et Nelson Paquin furent abattus sans merci.

Selon des témoignages similaires parmi les commères et les compères du voisinage, Perreault vivait en effet rue Delanaudière, dans le nord de la ville près du quartier Rosemont, depuis six mois. Sa compagne était une gentille personne ; quant à lui-même, il donnait l’impression d’être un parfait gentilhomme. Oh ! Il entrait tard certains soirs, mais ce n’est pas là nécessairement la caractéristique d’un criminel que de regagner son foyer aux petites heures du matin.

Chèque de 100$

Récemment encore, il se présentait chez un boucher du voisinage qui le reconnaissait comme l’un des plus assidus clients, n’hésitait aucunement à lui avancer une somme de près d’une centaine de dollars quand il présenta un chèque prétextant que la banque était fermée. Le chèque était nettement signé Donald Perreault et tout indique que la banque l’aurait accepté.

Et voilà que le voisinage voit arriver, vendredi après-midi, deux voitures bondées de détectives qui s’engagent, mitraillette au poing, dans la cour arrière de la maison. La présence des policiers attire sur les lieux plusieurs enfants, les mamans à l’instar des policiers qui chassent et pourchassent les criminels, galopent derrière leurs rejetons, tentant de leur faire comprendre avec différents arguments, allant du raisonnement à la gifle traditionnelle, qu’il ferait bon pour eux, à tous points de vue, de réintégrer le foyer familial.

Les policiers ont mené une soigneuse enquête au domicile du bandit ; on ne peut dire encore si cette enquête a jeté les gendarmes sur une nouvelle piste.

Fausse alarmes

Pendant que la population se livrait à ses occupations quotidiennes comme à l’ordinaire, la force constabulaire entière de Montréal était sur un pied d’alerte et raclait, peignait littéralement la ville pour mettre le grappin sur les dangereux bandits encore au large. Les rumeurs ont circulé pendant quelques heures à l’effet qu’ils avaient été arrêtés ; il n’en était rien et à 8h30 vendredi soir, la battue générale n’avait encore rien donné de tangible.

Les fausses alertes ont été nombreuses au cours de la journée. Dès qu’un ou plusieurs personnages s’avéraient suspects dans un quartier ou autre, plusieurs voitures de la radio-police s’élançaient vers le lieu signalé. La récompense de 1000$ promise au responsable de la capture des criminels semble avoir eu un effet magnifique sur l’esprit des détectives en herbe qui, frénétiquement, voient maintenant et tant que la chasse à l’homme durera, des «mitraillards» à leur porte.

La fausse alerte le plus spectaculaire est sans contredit celle qui survint hier après-midi vers 5h15, rue Maisonneuve. Attirés par les hurlements des sirènes policières, des centaines de curieux se massèrent rapidement entre les rues Sainte-Catherine et Demontigny. La police dut même établir un service d’ordre, tant la foule s’y pressait dense.

Manque de tact

Au cours de la poursuite jeudi après-midi, un des bandits pénétra dans la maison de M. G. Caron, ancien député provincial du comté de Maisonneuve, au 1635, rue Aird. Échappant ainsi temporairement à la police, le bandit se lava, ayant apparemment trébuché dans une flaque de boue. Au lieu de se servir des serviettes à la portée de sa main, il préféra s’essuyer les mains sur des fines lingeries appartenant à Mme Caron. La lingerie en question fut retrouvée souillé de boue dans le bain familial.

Le bandit troqua également, au cours de son séjour chez M. Caron, son propre veston déchiré pour un veston sport. Puis, il téléphona à un taxi donnant une adresse approximative ; ce détail suffit à indiquer nettement que le criminel est un homme de sang-froid, intelligent également. Le taxi ne tardant pas trop, il sortit par la porte avant, comme si rien n’était, et s’engagea vers le nord de la rue Aird.

Son complice Noël Cloutier, moins heureux, pénétra dans la maison du 1683, rue Aird. Les policiers l’y suivirent et tomba finalement aux mains du constable Tremblay.

Ce ne fut pas sans peine que ce dernier le maîtrisa. Cloutier administra sournoisement un coup de poing à l’agent qui dut lâcher prise. Un passant, M. G. Violetti, prêta main-forte au policier, qui réussit à passer les menottes à son assaillant. Telle est la version que donnait vendredi matin à notre représentant, M. Elmer Signori, gendre de M. Caron.

27 septembre

Dernier hommage aux deux héros

Sous un soleil d’automne, dont les rayons avaient difficilement percé la brume matinale, se sont déroulées ce matin les imposantes funérailles des deux agents de police Nelson Paquin et P-E Duranleau, tombés sous les balles d’assassins, jeudi dernier, dans l’exercice de leur devoir.

Dès sept heures du matin, la foule commença à s’amasser en face des quartiers généraux de la police, où les deux héros étaient exposés en chapelle ardente. La police, veillant au service d’ordre, refoulant lentement et silencieusement cette foule qui grossissait à vue d’œil, tandis que les parents des victimes s’agenouillaient devant les deux tombes ouvertes, pour une dernière prière. Un long murmure, pareil à un sanglot, s’élevait de cette masse grouillante de citoyens qui, à sa manière, insistait pour rendre hommage à l’héroïsme des deux agents de police.

Onze Landaus

Peu après huit heures, onze landaus vinrent s’aligner devant l’édifice, et les hommes qui les montaient pénétrèrent à l’intérieur de l’immeuble, pour en ressortir, les bras chargés de fleurs. Peu après, les landaus disparaissaient sous les fleurs. Deux fourgons à incendie sobrement décorés vinrent également se ranger devant l’édifice, attendant les tombes des deux héros.

À l’intérieur, la foule des parents grossissait rapidement et les deux tombes, encore ouvertes, étaient le centre de deux cercles d’humains, silencieux et recueillis. Près de la tombe de l’agent Nelson Paquin se tenait sa mère, aux cheveux gris, les yeux rougis par les pleurs, récitant silencieusement une prière interminable. L’épouse, abimée dans la douleur, pleurait, dans une pièce voisine. Tous les parents se pressant autour de la tombe se succédaient, afin de jeter un regard d’adieu à celui qui leur était ravi si soudainement.

Déchirant Adieu

Mais la scène la plus déchirante qui puisse frapper l’imagination se déroulait près de la tombe de l’agent Paul-Émile Duranleau. Dans les bras d’un parent compatissant, le fils de la victime, le jeune Guy Duranleau, âgé de trois ans, regardait d’un œil ahuri toute cette foule qui défilait devant la tombe de son père.

La mère de l’enfant, penchée sur le cercueil de son époux, avait encerclé de ses deux mains la tête de celui qui avait partagé sa vie, et, entre deux sanglots, lui parlait comme on parle à un être vivant.

L’enfant contemplait ce spectacle sans apparemment n’y rien comprendre, répétait «Maman» à intervalles réguliers, cherchant à apprendre ce qui causait tant de peine à sa mère. Avec beaucoup de douceur, après de longues minutes déchirantes, on parvint à arracher la pauvre femme au cercueil, et à l’entraîner vers une salle attenante. Quelques hommes, noirs et austères, s’approchèrent des tombes et en firent retomber les couvercles.

Drape

On déploya deux drapeaux canadiens sur les tombes et, pour les y maintenir, quelqu’un s’arma d’un marteau et les cloua sur les bières. Entre deux coup de marteau, on entendait distinctement gémir Mme Duranleau, que quelques parents entouraient et s’efforçaient de consoler. Et l’enfant répétait toujours «Maman». On ne savait plus bien si c’étaient-les coups de marteau, les gémissements de la femme ou les cris de l’enfant qui résonnaient si lugubrement, sous la voûte de l’édifice.

Douze hommes aussi solennels que la mort elle-même s’approchèrent des tombes et les hissèrent sur leurs épaules. Lentement, à pas mesurés, ils gagnèrent la sortie des quartiers-généraux et débouchèrent à l’extérieur. Un long murmure parcourut la foule à la vue du cortège qui débouchait à l’extérieur, et ce long murmure s’éteignit lentement pour faire place à un silence impressionnant, tandis que le cortège s’avançait.

Salut d’adieu

Un accord douloureux déchira le silence. Une fanfare, dans le lointain, attaquait les premières notes de la marche funèbres. Les deux tombes quittèrent les épaules des porteurs et furent hissées sur les lourd fourgons rouges qui devaient les conduire en l’église Notre-Dame. Et tandis que s’égrenaient, comme des sanglots, les notes de la marche funèbres, les deux fourgons s’ébranlèrent doucement et glissèrent lentement vers le Champ de Mars. Les onze landaus de fleurs, déployés de chaque côtés, s’ébranlèrent simultanément. Puis le cortège s’immobilisa, tout d’un bloc, à l’entrée du Champs de Mars.

Couchés dans la tombe, les deux héros reçurent le salut d’adieu de leurs camarades qui, immobilisés tout à l’heure sur le Champ de Mars, défilaient maintenant devant les deux victimes. Le temps semblait avoir suspendu son vol. Des centaines et des centaines de compagnons de travail et d’amis, des représentants de toutes les classes de la société, tous massés depuis près d’une heure sur le Champs de Mars, marchèrent lentement devant les deux tombes.

Quand le long cortège eût défilé, les fourgons funèbres s’ébranlèrent de nouveau, flanqués des landaus de fleurs, et suivis des familles des deux héros, roulant presque imperceptiblement vers l’église Notre-Dame. Le long des trottoirs, une foule dense et recueillie se découvrait, inclinait la tête.

Le 28 septembre 1948

Un troisième suspect maintenant recherché

Les membres de l’escouade des homicides et des vols à main armée de la Sûreté municipale, les seuls qui étaient absents des funérailles des constables P-E Duranleau et Nelson Paquin, hier matin, étant trop occupés à la poursuite des deux Perreault, recherchent maintenant un troisième individu comme témoin important.

Il s’agit, cette fois, de Louis Desrosiers, récidiviste âgé de 36 ans, qui fut vu en compagnie de Donald Perreault, par un garagiste de Varennes, deux heures à peine après le meurtre jeudi dernier. Le capitaine William Fitzpatrick a obtenu du coroner Duckett, un mandat de détention contre Desrosiers. Le mandat a été émis hier après-midi.

Aveu de Cloutier

Dans l’intervalle, Noël Cloutier, celui qui fut capturé quelques minutes à peine après le vol à main armée à la banque Canadienne Nationale de la Longue-Pointe et meurtrier des deux policiers, est toujours étroitement gardé dans sa cellule, sous la garde continuelle d’un agent de police aux quartiers-généraux de la Sûreté municipale. Il aurait fait des aveux très importants sur les circonstances entourant ce terrible drame.

Pendant ce temps, trois détectives de Montréal sont actuellement à Pembrooke, Ontario, ou ils sont arrivés hier soir. Ils seraient, croit-on, à la recherche de Douglas Perreault, l’un des deux apaches qui auraient fait feu contre les deux policiers tués à la porte de la Banque Canadienne Nationale.

La route no 8

Pendant toute la nuit dernière les agents des policiers provinciaux du Québec et de l’Ontario ont étroitement surveillé la route no 8 de Québec, à la suite d’une information à l’effet que des fugitifs pourraient bien tenter d’éviter le filet de la police et de prendre la fuite vers l’ouest.

Femme détenue

Une amie de Douglas Perreault, un des fugitifs, est actuellement détenue à la Sûreté municipale pour fin d’interrogatoire, mais elle sera probablement remise en liberté d’un instant à l’autre.

Divisés

D’après Noël Cloutier, le bandit capturé après le double meurtre, Donald et Douglas Perreault n’auraient pas été en très bons termes au cours de la dernière période de leur sinistre carrière et le fait que Donald prit la fuite dans l’auto, abandonnant ses deux compagnons à leur sort, n’aurait pas amélioré ces relations.

La police est maintenant convaincue que les deux ne se sont pas rejoints après le meurtre, et qu’ils se cachent dans des endroits séparés. De plus, toujours d’après Cloutier, Donald Perreault, qui était le chef de la sinistre bande, prit la fuite au début de la funeste fusillade et, voyant cela, Douglas aurait dit à Cloutier, pendant qu’ils fuyaient tous deux : «Laisse donc faire, je vais l’arranger ce gars-là, aussitôt que je le verrai.»

Policiers partout

Depuis jeudi après-midi, à tout instant du jour et de la nuit, de nombreux groupes de la police quittent les quartiers généraux pour se rendre vers des destinations inconnues à la suite d’information reçues. Hier, les membres des escouades des homicides et des vols à mains armés ont passé la journée entière à la recherche des trois hommes. Aucune de ces pistes n’a encore été la bonne, mais la confiance continue de régner à la Sûreté, où l’on continue de dire que ce ne sera pas long avant que les meurtriers tombent entre les mains de la police.

Connu de la pègre

Louis Desrosiers, le troisième individu recherché depuis hier, est tout comme ses compagnons, bien connu de la pègre de Montréal et est un habitué d’un restaurant de la rue Sainte-Catherine est, où, jusqu’à il y a quelques jours, on pouvait le voir à plusieurs reprises chaque jours.

Opérateurs occupés

Ce ne sont pas seulement les détectives qui ont été occupés depuis le meurtre des deux policiers. Les opérateurs du téléphone, aux quartiers généraux de la police ont eu leur part en recevant parfois jusqu’à 500 appels de la part de citoyens qui croyaient avoir vu les fugitifs et pouvoir aider la police.

Repris de justice

Louis Desrosiers le troisième individu que la police recherche à la suite du meurtre des constables Paquin et Duranleau, est l’adjoint caissier de la ville de Saint-Lambert. Alors qu’il occupait ce poste, il fut accusé de vol et condamné à un an de prison pour s’être approprié d’une somme de 20 000$.

Menaces proférées contre Ritchot

A-t-on affaire à des mystificateurs de goût douteux qui profitent de la tension causée par le double crime commis la semaine dernière à la Banque Canadienne Nationale pour se livrer à leurs sinistres blagues ?

A-t-on affaire à de réels complices des bandits en fuite qui veulent venger leurs comparses Perreault en effrayant les témoins, dont les faibles témoignages n’ont pu contribuer que de loin à lancer la police aux trousses du trio criminel dont un membre, Noël Cloutier, fut pincé par les policiers peu après l’attentat?

Il est impossible encore de le dire.

Chose certaine, la police ouvre l’œil et surveille de près le restaurant Ritchot. En effet, au cours de la fin de semaine, soit de samedi à lundi soir, cet endroit situé face à la Banque Canadienne Nationale, angle des rues Saint-Just et Notre-Dame, a reçu la visite de quelques louches individus, sans compter l’appel téléphonique rapporté aux policiers hier soir, par M. Ritchot.

Samedi soir, cinq jeunes gens aux allures suspectes ont été signalés aux environs du restaurant. Ils ne se sont livrés à aucun acte répréhensible, cependant.

Hier soir, M. Ritchot fut demandé au téléphone : un inconnu lui posa quelques questions pour le moins menaçantes.

M. Ritchot est celui qui a pris le numéro de licence du Cadillac.

«C’est vous qui avez raconté à la police ce qui c’est passé ?»

Et finalement

«Nous passerons vous voir bientôt.»

Et l’inconnu raccrocha.

Farce ou réalité, les responsables de cet appel jouent un petit jeu dangereux qui pourra éventuellement leur coûter cher.

Quelque part

Nous avons rencontré hier soir M. Hilaire Beauregard, directeur adjoint de la police provinciale. Selon M. Beauregard, Donald Perreault a eu le temps de filer aux États-Unis ou quelque part dans l’Est de la province, où il se cache soigneusement. Par contre, Douglas Perreault serait toujours à Montréal.

Donald Perreault s’est enfui dès l’arrivée des policiers, alors que les premières balles sifflaient. Douglas, celui qui aurait tiré le plus grand nombre de balles et qui aurait même tiré sur un adversaire policier déjà étendu sur le carreau, a pu glisser entre les mains de la police, rue Aird, après s’être réfugié durant quelques minutes au logis de M. Caron. Il est certain que Douglas et Donald ne se sont point enfuis ensembles ; d’autant qu’il est difficile d’imaginer une rencontre entre Douglas et Donald sans qu’il y ait échange de coups meurtriers ; le premier ne peut oublier facilement que le second s’est enfui en laissant ses compères en danger d’être pris sur les lieux de leur attentat.

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