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Hold-up : deux policiers abattus par trois bandits, la suite

Histoire
Extrait du journal La Patrie, novembre 1948. (BANQ, Coll. Robert Carrière)
Extrait du journal La Patrie, novembre 1948. (BANQ, Coll. Robert Carrière)

L’affaire a fait beaucoup de bruit dans tout le pays. Un hold-up tourne au tragique, ce 24 septembre 1948. Et ça se passe dans la Longue-Pointe, angle Notre-Dame et Saint-Just. Les constables Nelson Paquin et Paul-Émile Duranleau sont tués au cours d’un vol armée. Un des «apaches», les malfaiteurs qui ont fait le coup, est capturé. J’ai recopié de longs extraits du journal La Patrie de l’époque que j’ai retrouvés aux Archives nationales du Québec. Cette série est publiée tout l’automne.

Le 13 novembre 1948

Tentative d’évasion de la prison de Bordeaux de Cloutier et les deux Perreault

La nouvelle de la tentative d’évasion de Noël Cloutier et des deux Perreault de la prison de Bordeaux au cours de la nuit de vendredi à samedi, a été confirmée officiellement par M. L-P Caisse, shérif de Montréal, vers 3h, samedi après-midi. Ce dernier nous déclare également qu’à la suite de cette tentative d’évasion, Noël Cloutier a été incarcéré au cachot noir d’ici la fin de l’enquête menée dans cette affaire par les autorités de la prison.

Nous apprenions, vers 9h, vendredi soir, à la Sûreté municipale, qu’une bande formée de la pègre montréalaise devait se rendre à la prison de Bordeaux aux petites heures, samedi matin, afin de faciliter la fuite de Noël Cloutier et de Donald et Douglas Perreault, détenus à la prison commune en attendant leur procès devant les Assises criminelles sous l’accusation d’avoir assassiné les agents Nelson Paquin et Paul-Émile Duranleau, au cours d’un vol à main armée dans la Banque Canadienne Nationale de la Longue-Pointe, le 23 septembre dernier.

Après avoir reçu cette information, les autorités de la Sûreté municipale mobilisèrent plusieurs membres de l’escouade des vols à main armée sous la direction du sergent Léopold Guérin qui, armés de mitraillettes, se rendirent à la taverne Sphinx, sise à 331 est, rue Sainte-Catherine, où ils appréhendèrent sept individus, dont un chef de bande dans la personne de Donat Essiambre.

Selon l’information qu’avait reçue la police au cours de l’après-midi de vendredi, ces individus, actuellement détenus dans la cellule de la Sûreté municipale, étaient les gens qui devaient se rendre à la prison porter main-forte aux Perreault et à Cloutier lors de leur évasion.

Les limiers se rendirent alors aux abords de la prison de Bordeaux fortement armés, afin de prévenir à toute tentative d’évasion. Question de fait, à 2h exactement samedi matin, Noël Cloutier appela un garde du nom de Trudeau à la porte de sa cellule, lui demandant un verre d’eau. Ce dernier revenait quelques secondes plus tard avec un verre d’eau, et, se penchant pour ouvrir la porte de la cellule de Cloutier constata avec étonnement qu’il y avait du papier à l’intérieur du trou de la serrure.

Alors qu’il se penchait pour retirer ces papiers de la serrure, Cloutier se rua sur la porte de sa cellule qui n’aurait pas été fermée à clef, assommant M. Trudeau, Cloutier se trouvant alors libre dans les couloirs de la prison se dirigea vers la cellule de Douglas Perreault qu’il tentait d’ouvrir, lorsqu’arriva un second garde qui sonna l’alerte à travers toute la maison de détention.

Peu après, des renforts arrivaient et Cloutier était maîtrisé et conduit dans le donjon ou il demeurera jusqu’à la fin de l’enquête sur cette tentative d’évasion. Le shérif Caisse nous déclarait toutefois, samedi après-midi, qu’il est encore impossible de savoir si la porte de la cellule de Cloutier n’était vraiment pas fermée à clef, mais de toute façon il confirma la nouvelle voulant que Cloutier vint à un cheveu de s’échapper.

À ce moment, soit à 2h, les complices des Perreault et de Cloutier, qui devaient les attendre à l’extérieur des murs, étaient détenus dans les cellules de la Sûreté municipale, à la suite de leur arrestation dans une taverne de la rue Sainte-Catherine. Et si les prisonniers avaient réussi à s’échapper de la prison, ils auraient du faire face à un fort détachement de policiers au lieu de sauter dans la voiture des complices.

Selon une source digne de foi, les sept détenus étaient paisibles dans les cellules de la Sûreté vendredi soir, lorsque peu avant minuit, Essiambre tenta de s’évader de sa cellule.

Il arracha en effet un tuyau de conduite d’eau dans sa cellule avec lequel il tenta d’assommer les détectives qui accoururent sur les lieux à la vue de l’eau qui se répandait rapidement aux environs des cellules. Heureusement, toutefois, le sergent détective Pat Melançon qui, aux dires de plusieurs détectives, est l’homme le plus fort de tout le corps de police municipale, réussit à désarmer Essiambre et à le conduire dans une autre cellule, où il devait passer la nuit sous forte garde.

En rapport avec Essiambre, ainsi que les six autres individus arrêtés à la taverne Sphinx, un officier de la Sûreté nous révélait samedi après-midi qu’ils étaient recherchés depuis quelques jours en rapport avec le vol de 500 000$ effectué, jeudi dernier, à la succursale de la Banque de Nouvelle-Écosse de Maxville, Ontario.

Selon cette source également, plusieurs officiers de la Sûreté provinciale de l’Ontario sont arrivés à Montréal, samedi matin, afin d’interroger Essiambre et ses compagnons en rapport avec ce vol. On sait que les bandits qui effectuèrent le vol de Maxville sont des experts perceurs de coffres-forts, qui volèrent une automobile à Montréal la veille du vol.

L’automobile était retrouvée peu après à quelques milles de Maxville. « Question de fait, nous déclarait le policier, tous les détenus tant en rapport avec la conspiration dans le but de faciliter l’évasion des Perreault et de Cloutier qu’avec le vol de Maxville, sont des experts en vols de coffre-fort. »

Alors que l’enquête menée par les autorités de la prison de Bordeaux se poursuit à l’intérieur des murs de la prison, la Sûreté de l’Ontario poursuit ses perquisitions afin de déterminer si les détenus par la Sûreté municipal sont les auteurs du vol de 500 000$ à la Banque de Maxville, jeudi dernier. Aucune accusation n’a encore été portée contre aucun des détenus.

Aucun rapport entre cette double tentative d’évasion

Deux des compagnons d’Essiambre soupçonnés d’avoir participé au vol de 230 000$ commis à Maxville

D’après les officiels des Sûretés municipale et provinciale, la tentative d’évasion de Noël Cloutier de la prison de Bordeaux et celle de Donat Essiambre, 27 ans, un ami de Cloutier et des Perreault, de sa cellule des quartiers généraux de la police municipale, n’auraient aucun rapport commun. Ils se contentent de dire qu’il s’agit là d’une des coïncidences les plus surprenantes qu’ils aient encore vue.

Essiambre et six autres individus furent appréhendés par les membres de l’escouade des vols à main armée de la Sûreté municipale dans une taverne de l’est de la ville vendredi soir. La police voulait les interroger au sujet de vols locaux et particulièrement du vol de 230 000$ commis mercredi dernier à la Banque de la Nouvelle-Écosse de Maxville, Ontario.

Deux sont soupçonnés

De source bien renseignée, on apprend qu’au moins deux des détenus sont soupçonnés d’avoir participé à ce vol de Maxville. Un peu avant l’arrestation des sept, vendredi soir, la police avait reçu une information à l’effet qu’il y aurait une tentative d’évasion à Bordeaux, et deux automobiles remplies d’hommes bien armés furent envoyés à la prison. « Nous ne savons pas si le renseignement était sérieux, a dit un officier de la Sûreté, mais nous ne pouvions prendre aucune chance. »

Donat Essiambre

Pendant ce temps Essiambre et ses compagnons furent conduits à la Sûreté. Essiambre et quatre de ses compagnons furent placés dans une grande cellule, pendant que les deux autres étaient gardés ailleurs pour y être interrogés.

Une véritable émeute

Dans la grande cellule les cinq détenus commencèrent vite une véritable émeute. Ils brisèrent les chaises, les vitres, les lits et arrachèrent la toilette causant une rupture dans les conduits d’eau. Pendant que l’eau se répandait sur le plancher le tourne-clef et un détective ouvrirent la porte de la cellule afin de transférer les prisonniers dans une autre. Tenant dans ses mains un bout de tuyau brisé, Essiambre se précipita hors de la cellule afin de tenter de prendre la fuite.

Il fut toutefois promptement cerné dans la salle de garde et fut assommé d’un seul coup de poing que lui appliqua le sergent détective Patrick Melançon, qui se brisa un doigt lors du combat. Essiambre fut placé dans une cellule solitaire. Le directeur adjoint Wilfrid Bourdon, chef de la Sûreté, dit que différentes accusations, telles que celles d’avoir endommagé la propriété de la Ville et de tentative d’évasion, seront portés contre Essiambre.

À la suite de cette tentative d’Essiambre, plusieurs autres voitures de la Sûreté municipale, ainsi que d’autres de la Sûreté provinciale, furent envoyées à la prison de Bordeaux au cas où il s’y produirait du trouble.

À la prison

À 2h30, samedi matin, Cloutier, dont le procès doit commencer demain aux Assises pour le meurtre des constables Paquin et Duranleau, frappa un garde à la tête à l’aide d’une lourde tasse le rendant inconscient. Plus à bonne heure, il avait faussé la serrure de la porte de sa cellule avec du papier, la porte restant non fermée.

Cloutier, qui avait apparemment l’intention de libérer les deux Perreault et d’autres détenus de sa section à l’aide des clefs qu’il avait enlevées au garde après l’avoir assommé, rencontra toutefois un autre garde qui se jeta sur lui immédiatement. Dans le combat Cloutier fut frappé par le garde et tomba sans connaissance. Il fut promptement replacé dans sa cellule.

La police ne peut que présumer des plans de Cloutier. Comme il est virtuellement impossible à un groupe de l’extérieur de pouvoir envahir la prison et libérer Cloutier et les deux Perreault, on a mis de côté le rapport voulant que des gens de l’extérieur voulaient les aider.

Des amis

La police présume que Cloutier ainsi que les Perreault avaient fait leurs propres plans d’évasion, bien qu’une fois à l’extérieur, il leur aurait été facile de communiquer avec des amis pour obtenir leur aide.

Le 22 novembre 1948

Le rapport sur la fuite des Perreault ne serait jamais communiqué aux journalistes

Le rapport que le directeur de la police, M. Albert Langlois, a fait parvenir au comité exécutif, au sujet de la fuite des Perreault, accusé du meurtre des deux agents de la paix, avec Noël Cloutier, le soir du meurtre, sans être arrêtés aux ponts entourant l’Île de Montréal, ne serait jamais rendu public, d’après les renseignements que nous avons recueillis, ce matin, de source digne de foi, à l’hôtel de ville.

On se souvient que ce rapport avait été demandé après qu’un membre du comité exécutif eût révélé que le soir du double meurtre, il est sorti de la ville et y est revenu sans noter la présence d’un seul agent surveillant les allées et venues des voitures sur le pont en question. Le rapport avait été demandé par le comité exécutif à la suggestion du commissaire Paul Dozois. On demandait directement à M. Langlois comment il se faisait qu’il n’y avait pas de surveillance policière le soir du double attentat, aux ponts entourant l’Île de Montréal.

Il y a déjà plus d’une semaine que le rapport est entre les mains de Me Louis A Lapointe, directeur des services municipaux, et il avait été impossible aux journalistes d’avoir le moindre renseignement sur ce que contient ce document.

Ce matin, un membre du comité exécutif a levé le rideau sur les raisons qui motivent le silence que l’on fait autour du rapport. « Pourquoi rendre public qu’il y a mésentente entre les polices provinciale et municipale ? », de déclarer ce commissaire, en expliquant que pour sa part, il n’était pas en faveur que le document soit rendu public.

Le 23 novembre 1948

Noël Cloutier comparaît

Si l’on excepte le procès de Fred Rose, condamné pour espionnage, on n’a jamais vu une telle foule comme ce matin au nouveau Palais de Justice, où vient de commencer le procès de Noël Cloutier, 28 ans, accusé du meurtre de deux constables, commis le 23 septembre dernier en compagnie de deux autres accusés, Donald Perreault et Douglas Perreault. Une foule de près de 500 personnes s’est dérangée inutilement pour tenter d’être admise dans l’enceinte de la Cour d’Assise que préside l’honorable juge Wilfrid Lazure.

Il faudra probablement toute la journée pour choisir le jury. La rumeur veut que Donald Perreault, l’un des inculpés, témoigne contre ses amis.

Cloutier identifié par un témoin

La pluie a joué son rôle dans le procès de Noël Cloutier, 28 ans, accusé du meurtre de deux constables. Elle a diminué la foule qui veut à tout prix assister en Cour d’Assises aux dépositions des quelque quarante témoins assignés.

Hier matin, elle était tout aussi nombreuse qu’à celui de Fred Rose condamné pour espionnage. Mais hier après-midi, il y avait tout au plus 300 curieux qui, pour la plupart, fatigués de faire inutilement le pied-de-grue, s’en retournèrent chez eux, n’ayant pu se faire admettre dans la salle d’audiences réservée aux témoins, aux journalistes, aux avocats, et à quelques privilégiés. Il fallait d’ailleurs à ces derniers se faire identifier par un coupe-file. Le choix du jury, tel qu’on l’avait prévu, fut ardu. Il occupa toute la matinée.

Le choix des jurés

Il s’est fait avec tout l’apparat et dignité des Cours britanniques. Les uns après les autres, sous la foi du serment, les citoyens, de tous les métiers et professions, à qui l’on avait envoyé un ordre de se présenter à la Cour pour être choisis comme membres du corps de jury, s’ils étaient trouvés éligibles, ont subi les interrogations et les question de la défenses et de la Couronne jusqu’au moment ou douze furent acceptés.

Plusieurs de ceux appelés à faire partie du jury furent refusés sous différentes raisons. Trois d’entre eux avaient fait partie du corps des jurés qui la semaine dernière a condamné Marcotte à la pendaison ; un avocat, devenu fonctionnaire public depuis 4 ans, a également été refusé; un employé de la banque Canadienne Nationale, depuis 4 ans, s’est vu nier le droit de siéger à un procès pour meurtre dont le théâtre a été une succursale de la Banque Canadienne Nationale; un ancien proprio d’une des familles Cloutier n’a pas été accepté car l’on a jugé que, pour une raison ou pour une autre, son opinion ne saurait être impartiale; un marchand qui connaissait les accusés n’a pas été plus chanceux; un menuisier, de Montréal, à qui l’on demandait s’il avait une opinion de formée sur la culpabilité des accusés répondit un oui énergique et comme Me Bombray, procureur de la Couronne, l’interrogeait pour savoir si L’exposé des faits ne viendrait pas changer ses sentiments, l’ouvrier lui rétorqua; « Quand on a une idée de formés, on peut pas revirer. » Les jurés sont des citoyens venant de la métropole et des villes ou villages du district judiciaire de Montréal; on en compte de Pointe-Claire, de Sainte-Rose, de Vaudreuil, des Cèdres, etc.

Comme le procureur de la défense demandait à l’un de ceux-ci, si en lisant les journaux il s’était formé une opinion sur la culpabilité ou la non culpabilité des prévenus, le juré répondit sans hésiter un non fort péremptoire. L’avocat insistant toujours pour savoir si vraiment la lecture des comptes rendus des quotidiens, le soir après les rudes labeurs des travaux de la ferme, ne l’avait pas prévenu, influencé, il répondit : « Je vous dis que les journaux ne m’ont pas rendu partial. J’ignore ce qu’ils rapportent car je ne sais pas lire. »

Témoins exclus

À l’ouverture de l’audience, hier après-midi, l’exclusion des témoins fut demandée par Me P. Panneton, avocat de l’accusé. Ils durent tous se retirer de la Cour.

Cloutier garde non seulement son calme mais son cynisme habituel. À plusieurs reprises, on le vit sourire. On dirait plutôt qu’il n’est que simple spectateur. À trois heures, il demanda de sortir pour quelques minutes. Cette permission lui fut accordée. Mais il fut sévèrement escorté par les quatre solides policiers qui ne le quittent pas des yeux. L’inculpé est frais rasé. Il porte un complet brun clair avec chemise pâle et cravate rouge brun. Ses cheveux très noirs et luisants sont rejetés en arrière. Il est de stature plutôt petit, mais solidement constituée.

Identification positive

Armand Faulkner a été à date le principal témoin entendu. Il a positivement identifié Cloutier comme étant l’un des trois bandits qui commirent un hold-up à la banque Canadienne Nationale, rue Notre-Dame est, à la Longue-Pointe, pour ensuite abattre les policiers Paquin et Duranleau, qui tentèrent de les capturer. Faulkner ajoute reconnaître Cloutier parce qu’il le vit entrer avec un révolver à la main et un mouchoir dont il se masqua le visage. Il remarqua même sa petite moustache. Nelson Paquin, arrivé sur les lieux avec l’agent Duranleau, fut le premier à tomber sous les balles. Le voleur s’est sauvé en tirant. L’autre bandit, demeuré dans la banque, en est sorti à son tour en brandissant deux révolvers dont il faisait feu. Le plus petit des deux constables (l’agent Duranleau) tomba à son tour pendant que Cloutier se sauvait en courant par la rue Saint-Just. Faulkner affirme ne pouvoir se tromper quand à l’identification de Cloutier. Il est positif de ce qu’il avance. Il le reconnut immédiatement quand il dut se rendre à la Sûreté pour l’identifier.

Bien connus de vue

Le témoin poursuit en déclarant qu’il connaissait bien de vue Cloutier et Douglas Perreault pour les avoir souvent rencontrés dans des grills. Il les reconnut à la Sûreté parmi dix détenus tous mélangés. À une question du juge Lazure, Faulkner dit que s’il a tout d’abord hésité pour affirmer sur serment qu’il s’agissait bien de Cloutier, c’est qu’il s’était trompé. Maintenant, il est absolument certain que c’est nul autre que lui.

Le père en larmes

M. Louis-Joseph Paquin, 66 ans, père du constable Paquin, appelé comme premier témoin, éclata en larmes dès les premières questions. Il dit que son fils, âgé de 41 ans, était en excellente santé quand il le vit pour la dernière fois. Il ne le revit que le 23 septembre à la morgue.

Après la production de nombreuses photographies des lieux ou se déroula le drame, le Dr Rosario Fontaine, médecin légiste, fit son rapport de l’autopsie pratiquée sur les deux victimes. Il trouva sur l’agent Duranleau les marques de cinq balles, l’une à la jambe gauche, la seconde au coude gauche une troisième au genou gauche une quatrième qui effleura le bras gauche, et une dernière, mortelle celle-là, tiré au bas du dos, à un demi pouce de la colonne vertébrale, pour sortir par la poitrine après avoir perforé les intestins et troué les vaisseaux du rein, puis le foie et le poumon de part en part. Des hémorragies considérables causèrent la mort en quelques minutes tout au plus.

Masqués

M. Isidore Cadieux, 57 ans, 502, rue Saint-Just, gérant de la succursale de la Banque Canadienne Nationale, cambriolée le 23 septembre. Le témoin relate au jury : « Un peu après deux heures, le 23 septembre, j’entends un bruit sourd et, relevant la tête de mon pupitre je me trouve face à face avec un homme masqué et armé qui m’invite à le suivre et me conduit à l’arrière. Juste à ce moment j’entends ouvrir la caisse. Le bandit me prie d’ouvrir le coffre-fort dans la voûte. »

Le gérant d’ajouter d’une voix claire : « Je dois me mettre à genou. Le bandit trouve que ça ne va pas assez vite et il me donne des petits coups de pieds sur le bras en disant : No fooling. Je mets la main dans mon gousset, il approche et je dois lui dire que je cherche les numéros de la combinaison. J’ouvre la première porte de la voûte. À ce moment, un bruit arrive de la porte d’entrée. Le bandit disparaît et moi j’ose sortir. »

M. Cadieux déclare encore : « La fusillade commence. Je me cache dans la cave avec M. Larivée mais je pense à mes trois jeunes filles en haut. Je monte et les trouve couchées sous le comptoir. Elles s’empressent de me suivre dans la cave. Peu après nous remontons et la police arrive. »

À Me Panneton qui lui pose quelques questions, le témoin explique qu’il a 34 ans de travail à la banque avec 26 années de gérance. Il a déjà passé par la lugubre expérience d’un vol à main armée le 21 mars 1947.

Me Bumbray appelle ensuite M. Alexandre Thériault, 60 ans, 504, rue Beaugrand. Ce témoin entrait justement à la succursale pour un dépôt, Il relate : « J’arrive un peu après deux heures avec 200$ en monnaie et un chèque de 35$. On me vida mes goussets comme j’entrais. Je vois un bandit à genoux près de la caisse. Je n’ai pas hésité à donner mon dépôt en voyant le revolver que le bandit me braquait sous le nez. Il cacha mon argent dans la poche gauche de son imperméable. Je sais, par les détectives, qu’on a retrouvé la somme intacte, toujours dans la poche de l’imperméable, jeté pendant la fuite. »

Haut les mains…

M. Thériault reprend sa version : « Juste au moment où un des deux bandits forçait le gérant à ouvrir la voûte, je vois un policier dans la porte qu’il ouvre, crier « Haut les mains », puis la referme. Il tire trois coups à travers la porte er celui qui était près de moi se retourne très lentement du côté de la porte et, aussitôt, j’entends le commencement d’une fusillade. Il s’est tiré une dizaine de coups en quelques secondes et moi, avant de me cacher dans un angle je vois un petit garçon dans la porte. Je lui crie de venir se cacher avec moi et il m’obéit. »

Dans le vide

Le témoin a réussi à dérider le jury lorsqu’il dit : « Un inspecteur arrive cinq minutes plus tard. Il sort son révolver et demande quelle direction ont prise les bandits. On la lui indique et il commence à tirer dans le vide, au hasard. »

Me Bumbray demande alors : « La fusillade a commencé après que vous avez entendu les mots : « Haut les mains ». C’est exact. »

Un autre témoin oculaire, M. Clément Lemoyne, âgé de 19 ans, explique à son tour au tribunal, et au jury : « Moi, j’ai vu sortir deux bandits. Avant, j’avais vu la police arrêter son auto en face de la banque. Ils vont dans la porte et j’entends une décharge de coups de feu, venant de l’intérieur de la banque. Puis je vois sortir Cloutier. Pardon, je ne puis dire que c’est lui. »

Un autre individu sort de la porte de la rue Saint-Just, les agents se dispersent et un des individus tire sur Paquin. Puis quand Paquin est blessé par terre l’individu lui tira trois coups. Celui-là avait un coat gris, un mouchoir sur le visage et un chapeau gris. Il n’avait qu’un révolver.

Me Bumbray demande : « On a tiré quand Paquin était par terre ? »

Le témoin répond : « Oui, celui de la porte de la rue Notre-Dame a tiré sur Paquin et l’a achevé. »

– Celui-là se sauve sur la rue Notre-Dame et l’autre sur la rue Saint-Just, jusque chez le barbier Boutin. Puis ils disparaissent.

– Avez-vous vu une automobile ?

– Oui, une Cadillac noire, de marque 1941. Une Fleetline.

Le témoin identifie positivement sur une photo la voiture qu’il a vue devant la banque qui n’est autre que la voiture ramenée de l’ouest par les détectives.

Pluie de Balles

Le jeune Lemoyne semble se rappeler le jour tragique lorsqu’il déclare : « Le petit a pu tirer trois coups sur Paquin, mais le plus grand, lui, avait un revolver dans chaque main et a bien tiré huit coups. Il avait un automatique et un révolver de calibre 48 avec un long canon. »

Morts en héros

Le témoin suivant, M. Alex Lapointe, 41 ans, 1862, rue Omer, était justement à poser des briques et réparait un mur de la banque lorsqu’il vit arriver l’automobile des policiers. Il relate : « Je les vois débarquer en courant. Je me dis qu’ils doivent être des bandits. Je regarde donc dans la fenêtre et je vois un des bandits tirer dehors de l’intérieur. La police se place pour tirer, mais un des bandits est à la porte et commence à tirer sur la police et le plus gros des policiers s’écrase. C’était un grand bandit avec deux révolvers qui tirait. Il avait des lunettes et des gants noirs. Le gros policier qui était tombé se relève et veut tirer le bandit. Le bandit se revire et lui tire trois coups, pour se revirer encore et tirer trois autres coups sur l’autre constable. L’autre constable s’écrase à son tour et moi je suis frappé au pied. »

Le témoin continue avec énergie : « Le grand tire ensuite l’autre agent, deux fois. Il passe devant moi en me jetant un œil et se sauve jusqu’à la rue Curateau. »

Un jeune brave

Un autre témoin oculaire, Pierre Lefebvre, 18 ans, 1440, rue Saint-Just, a couru avertir les braves agents victimes de leur devoir pour courir prendre le numéro de la plaque de la voiture noire 75-373, avant d’aller se cacher sous un perron, quand le feu devint trop nourri. Le jeune Lefebvre explique ensuite : « J’ai vu débarquer deux gars d’une auto. Ils se masquent, et mettent des gants. Ils lèvent des mouchoirs sur leur nez et entrent dans la banque. Je me dis que c’est un hold-up. Je vois arriver l’auto de la police. Je leur dis ce que je viens de voir. Ils débarquent, vont à la porte, et moi j’ai le temps d’en voir un dans la banque qui tire sur la police. Je me sauve et me cache sous une galerie. »

Le témoin relate ce que nous savons déjà, la fusillade, la lâche attaque des bandits tirant sur les agents gisant sur le sol, puis dit : « Quand j’ai fait le tour de l’auto noire, j’ai vu un homme se cacher dedans en s’enfonçant. Puis quand je suis sorti de ma cachette, l’auto noire partait dans la direction de la ville. »

Le 26 novembre 1948

Noël Cloutier s’accuse en voulant se défendre

Il est parfois dangereux de trop parler. Surtout quand on tente de sortir d’un mauvais pas. À force de trop vouloir prouver son innocence, on risque de s’enferrer davantage. Et c’est ce que fait Noël Cloutier aux Assisses, où il subit son procès pour le meurtre de deux policiers lâchement assassinés en plein jour, rue Notre-Dame est, à la Longue-Pointe, le 23 septembre dernier, alors que les agents Paquin et Duranleau tombèrent criblés de balles, en voulant appréhender trois bandits qui venaient de commettre un hold-up dans une banque.

32 pages d’aveux

Les jurés ont pu se reposer tout l’après-midi, Me John Bumbray C.R., qui représente le ministère public, en étant arrivé à la mise au dossier des 32 pages d’aveux faits par l’accusé lors de son arrestation. La défense ayant demandé la permission de questionner tous les agents ou détectives qui ont interrogé Cloutier, l’hon. Juge Lazure fit sortir les douze jurés qui ne pouvaient être présents à cette preuve de « voir-dire ». Les détectives appelés à rendre témoignages furent unanimes à dire que la mise en garde lue à Cloutier avait été strictement légale et qu’aucune promesse ou menace ne fut faite à l’inculpé, bien que celui-ci prétendait que le détective Guérin lui ait promis de l’aider en Cour, s’il se décidait à parler et à trahir ses complices.

Le capitaine détective W. Fitzpatrick raconta tout d’abord qu’il vit Cloutier pour la première fois dans le bureau de l’inspecteur Francoeur. Il vit trois revolvers sur la table, et en essayant d’ouvrir le barillet d’un browing, Cloutier se leva et dit : « Je vais vous montrer comment on s’y prend ».À dix heures et demie du soir, on lut la mise en garde, on fit venir le détective Guérin. Cloutier cessa alors de parler, et il insista pour voir sa femme, disant qu’il continuerait après. À ce stage du témoignage, Me Panneton, avocat de l’accusé, sembla attacher beaucoup d’importance au fait que l’épouse de son client ait été présente à ces aveux et qu’il pourrait y avoir ce que les « Anglais » appellent « inducement », mais le juge Lazure répliqua que la présence de cette femme n’avait rien à voir avec la validité de la confession.

Aucune promesse

Le sergent détective Adoris Boileau jura à son tour qu’aucune promesse ne fut faite à Cloutier. Même affirmation du sergent détective Léopold Guérin.

À 3h, le 23 septembre, dit-il, mon camarade Ronald Dubuc vint me dire que Cloutier désirait me parler. L’accusé me demanda alors si je pourrais l’aider. Je lui répondis que ce serait difficile vu qu’il s’agissait d’un hold-up. J’ignorais alors qu’il y avait eu deux meurtres. Après quelques instant de réflexion, Cloutier murmura : « C’est Donald et Douglas qui étaient avec moi. » Le détective Guérin nie également que l’inspecteur Francoeur ait dit au prévenu qu’il était mieux de « play-ball », ou encore « ça pourra te donner un coup de main ». Jamais de telles paroles n’ont été prononcées, jure le témoin.

« Si j’avais mon gun »

De plus, le présumé assassin aurait fait un autre aveu plus que compromettant devant l’inspecteur Francoeur, à qui il aurait déclaré : « Si j’avais encore eu mon gun quand l’éc… de constable m’a pris, ça aurait fait un troisième mort ». Le jury était toujours absent pendant que fut faite cette déclaration, mais le juge Lazure décida de ne pas l’accepter pour le moment, devant se prononcer plus tard.

Cloutier parle

Vers quatre heures de l’après-midi les jurés reviennent en Cour pour entendre deux témoins. Quelque dix minutes plus tard ils se retirent de nouveau. L’inspecteur Francoeur est le témoin suivant. Il déclare avoir vu Cloutier vers 3h dans l’après-midi du 23 septembre. « Je lui ai déclaré que deux policiers avaient été tués. » Cloutier lui répondit : « C’est Donald et Douglas qui m’accompagnait ». Comme l’inspecteur continue paisiblement son témoignage, Me Panneton dit à brûle pourpoint : « Conduisez Cloutier dans la boîte aux témoins. »

Chacun se demande ce qui va se passer. On s’efforce de voir le prisonnier qui est pâle et nerveux. Tout d’abord, commence-t-il, j’ai vu Dubuc dans la radio-patrouille, rue Sicard. En m’apercevant, il m’a dit bonjour, m’appelant par mon prénom, Noël, Dubuc fait démarrer son auto. Quinze minutes plus tard, il revient en compagnie du détective Landry. Dubuc s’informe pour savoir qui était avec moi. Je ne le sais pas. On me conduit au centre. Le détective Guérin entre. Je le connaissais depuis six mois. Tous les autres détectives et policiers se retirent à l’exception de Dubuc et Guérin qui me dit : « Tout est fini pour toi, mon vieux. T’en sortiras pas cette fois. »

Play Ball

Au cours de son témoignage, Cloutier est maintes fois saisi d’une toux nerveuse. Comme Guérin me déclarait qu’il valait mieux pour moi que je parle, je jongle quelques minutes et puis je leur déclare que j’étais en compagnie de Douglas et de Donald. On m’amène chez Francoeur. Le capitaine Fritzpatrick examine les revolvers, Francoeur m’offre de jouer « play ball ».

Cloutier donne alors le numéro d’enregistrement de l’auto de Perreault : 52-860 ou 52-880. « Je ne sais plus au juste », remarque-t-il. Après la mise en garde, l’inculpé demanda à voir le détective Guérin, prétendant qu’il avait confiance en lui : « vu que dans l’après-midi il m’avait laissé entendre qu’il m’aiderait plus tard. »

Au juge Lazure, qui s’informait si la mise en garde avait été faite quand il avait réclamé Guérin, Cloutier répondit dans l’affirmative. Comme Me Panneton s’informait de l’état de Cloutier au moment de sa déclaration, ce dernier répond qu’il était très nerveux. Me Bumbray lui demande : « Vous étiez nerveux dans la banque ?

– Je n’ai pas dit que j’y était.

– Moi je vous le demande ?

– Peut-être, répond Cloutier.

Me Bumbray demande à Cloutier de répéter ce que lui a dit Guérin. L’accusé bredouille que celui-ci lui avait dit que faire des aveux pourrait l’aider dans sa cause… Qu’il parlerait au chef…

Finalement le juge Lazure relit la déclaration de Cloutier rapportant les paroles du détective Guérin, au prisonnier : « Écoute mon vieux, tu m’as fait demander. Je n’ai ni promesse ou menace à te faire ». Finalement Cloutier regagne le banc des accusés.

L’ami de Donald Perreault

Gilberte Tremblay, 26 ans, du 1225, rue Saint-Dominique, une amie de Douglas Perreault, dans la boîte aux témoins, admet qu’elle connaissait Douglas Perreault et qu’ils vivaient ensemble depuis janvier 1948. Comme on lui montrait un imperméable, elle répondit que Douglas en avait un semblable. Elle relate aussi qu’elle a vu Donald le soir du 23 septembre. Et elle avoue aussi que Douglas avait un complet semblable à celui qu’on exhibe en Cour.

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