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Hold-up : deux policiers abattus par trois bandits, la suite

Histoire
L'endroit où a eu lieu le hold-up de la Longue-Pointe, le 23 septembre 1948 (BANQ. Coll Robert Carrière)
L’endroit où a eu lieu le hold-up de la Longue-Pointe, le 23 septembre 1948 (BANQ. Coll Robert Carrière)

L’affaire a fait beaucoup de bruit dans tout le pays. Un hold-up tourne au tragique, ce 24 septembre 1948. Et ça se passe dans la Longue-Pointe, angle Notre-Dame et Saint-Just. Les constables Nelson Paquin et Paul-Émile Duranleau sont tués au cours d’un vol armée. Un des «apaches», les malfaiteurs qui ont fait le coup, est capturé. J’ai recopié de longs extraits du journal La Patrie de l’époque que j’ai retrouvés aux Archives nationales du Québec. Cette série est publiée tout l’automne.

Le 27 novembre 1948

Noël Cloutier sera pendu le 11 mars – Crise de désespoir du condamné

Le châtiment des meurtriers est commencé. Noël Cloutier, l’un des auteurs du double meurtre, a été condamné à mourir sur l’échafaud le 11 mars prochain. Il sera pendu en la prison commune de Montréal.

On se souvient qu’à la date précitée, les policiers Nelson Paquin et Paul-Émile Duranleau avaient été abattus à coups de revolver par deux bandits, lors d’un hold-up rue Notre-Dame, angle Saint-Just, à la Longue-Pointe. Douglas Perreault et Noël Cloutier avaient pénétré dans la banque tandis que leur complice, Donald Perreault les attendait dans son auto, à l’extérieur.

Les membres du jury ont trouvé Cloutier coupable de meurtre après 27 minutes de délibération. À 3h38, hier après-midi, ils se sont retirés pour se consulter. À 4h05, ils sont revenus en Cour pour rendre un verdict unanime de culpabilité. Le juge Lazure, à 4h22, est revenu sur le banc pour annoncer à Noël Cloutier que la loi, selon le verdict que venait de rendre les jurés, l’obligeait à le condamner à la peine de mort. Comme le juge demandait à l’accuser, s’il avait quelque chose à ajouter, ce dernier qui avait reçu froidement sans broncher le prononcé de sa sentence répondit d’une voix fort intelligible : « Non, Monsieur ». Puis en compagnie de ses gardes, il reprit le chemin des cellules. On apprend de source fiable qu’à peine sortit de la salle d’audience, Cloutier, qui s’était montré si maître de lui, perdit son sang-froid et fit une crise nerveuse de désespoir indescriptible. Il fallut l’aide de nombreux policiers pour le maîtriser et le conduire à son cachot. Ce n’est que passé cinq heures que son état permit de le conduire à la prison commune.

Foule

Au prononcé de la sentence, la Cour était pleine à capacité. On remarquait des policiers en uniforme ou en civil, des avocats, quelques femmes et un fort groupe d’étudiants. Le plaidoyer du procureur de la Couronne, Me John Bumbray, C.R., a duré 37 minutes et en réplique, il a parlé 9 minutes. Pour s’efforcer d’établir l’innocence de son client, le procureur de la défense, Me P. Panneton a parlé 1h04 minutes. Me Panneton avait basé son appel en faveur de son client sur l’impossibilité que onze témoins puissent établir l’identité de l’accusé dans la boîte aux témoins ou aux quartiers généraux. Le juge Lazure, avant qu’ils rendent leur verdict, s’est adressé pendant 49 minutes aux membres du jury.

Quatre jours

Le procès de Noël Cloutier a duré quatre jours consécutifs, 44 témoins ont été cités en Cour, « un arsenal d’armes », selon l’affirmation de Me Panneton, a été produit devant les jurés. Fait à noter, malgré la cause extrêmement difficile qu’avait entrepris de défendre le procureur de Cloutier, son éloquence a cependant réussi à arracher des larmes à un juré, aux cheveux gris, assis sur le premier banc du corps du jury.

Plaidoyer de Me Bumbray

« Les crimes les mieux ourdis sont dévoilés par la main de la Providence » déclara au début de sa charge aux jurés, Me Bumbray, C.R., avocat de la Couronne. « Pour Cloutier et ses complices, tout alla bien jusqu’au moment ou un jeune les vit, soupçonna leurs criminels projets, alerta la police. Deux gendarmes répondant à l’ordre lancé par la voie de la radio arrivent en toute hâte à la succursale. Ils crient aux bandits : Vous êtes cernés, rendez-vous. »

« Qu’auraient fait des individus louches, demande Me Bumbray. Ils se seraient rendus. » Mais cette fois, les jeunes constables ont affaire à des tueurs. Au lieu de mettre bas les armes, ils s’avertissent l’un et l’autre, à l’intérieur de la banque. Saisissant leurs revolvers, ils font feu sur les deux policiers. Un des bandits, vêtu de brun, prend la fuite par la porte de la rue Saint-Just. Le policier Nelson Paquin lui barre le passage. Il tire, tire encore, abat le policier et fait feu de nouveau sur sa victime qui git sur le sol, puis se sauve, tente de partir en camion. Ne réussit pas.

Plus tard, en compagnie d’un complice, il saute dans l’auto d’un citoyen. Une voiture radio patrouille les dépiste. C’est une chasse effrénée à travers les rues de la Métropole. Le couple essaye d’échapper à ses poursuivants, en sautant du véhicule volé. Peine perdue pour Cloutier

Un lâche

Au sortir d’une maison, l’agent Tremblay le repère, le pourchasse et finalement l’accule au mur. « Cloutier est lâche, poursuit Me Bumbray.Il implore la clémence du constable : « Tue-moi pas, fouille-moi, je n’ai pas de revolver », crie-t-il. Puis il ajoute, tu sais bien que je n’ai pas de revolver, sans cela tu aurais attrapé la même chose que le grand blond. »

Me Bumbray remarque que le prévenu n’était nullement énervé et qu’il a toujours conservé son sang-froid, puisqu’en se sauvant, il tirait d’une main et de l’autre dissimulait l’argent volé dans sa chemise.

« Et puis, souligne le procureur de la Couronne, tous les témoins ont vu un homme de la taille de Cloutier se sauver en direction du nord, dans la rue Saint-Just. Il faisait feu d’une main et tenait l’autre serrée contre sa poitrine. « De plus, son complice, Donald Perreault, admet l’avoir déposé à quelque distance de la banque peu de temps avant le double meurtre des policiers. » Après son arrestation, note Me Bumbray, Cloutier a fait ce singulier aveu : « Je suis pris, c’est la corde. »

« Messieurs, termine alors Me Bumbray, en s’adressant aux membres du jury, si vous trouvez M. Cloutier coupable de meurtre comme je le crois, il ne vous reste qu’une chose à faire : le condamner à la pendaison. J’ai fait mon devoir. Faites le vôtre. »

À une heure et trente de l’après-midi, le procureur de la défense, Me P. Panneton, a fait entendre son plaidoyer. Il a parlé d’une voix agréable et pénétrante durant 1h04. Son argumentation a même arraché des larmes à un juré aux cheveux gris.

Déclarant que la loi criminelle britannique défend de condamner un prévenu pour meurtre, tant qu’il existe à son égard un doute raisonnable de présumée innocence, Me Panneton a déclaré que des onze témoins, cités en Cour, pour les seules fins d’identification, un seul avait reconnu Cloutier comme l’homme qui s’était enfui de la Banque Canadienne Nationale, le 23 septembre dernier, au cours de la fusillade ou deux policiers trouvèrent la mort.

« Et cet unique témoin », souligne et commente maintes fois le procureur, « n’a identifié Noël Cloutier qu’avec certaines restrictions. » Toute l’argumentation de Me Panneton repose sur l’impossibilité ou ont été les témoins de reconnaître positivement l’accusé comme un des meurtriers des policiers Paquin et Duranleau. Il ne nie pas que son client ait été trouvé en possession d’une partie de l’argent volé à la banque, au cours du hold-up, mais cela ne prouve pas qu’il ait abattu l’agent Paquin. Le procureur souligne aussi l’absence des empreintes digitales. Personne n’en a parlé en Cour. On prétend que l’accusé avait des gants. Mais ces gants ont été retrouvés dans la ruelle. « Qui prouve qu’ils ont appartenu à l’accusé Cloutier », demande Me Panneton.

Relatant les paroles de Cloutier : « Je suis pris, c’est la corde », le procureur de la défense dit faut attacher fort peu d’importance à un homme qui parle le revolver dans le dos, comme l’a fait Cloutier, quand il a prononcé les paroles précitées. Me Panneton revient de nouveau sur l’impossibilité où ont été les témoins d’identifier positivement le prévenu. Puis il souligne la présence, au cours du procès de l’arsenal d’armes exhibé en Cours. Il n’en voit pas l’utilité. Il termine en demandant aux jurés de ne pas condamner Cloutier s’il reste dans leur esprit un doute raisonnable de non culpabilité.

L’adresse du juge Lazure

Le juge Lazure recommande ensuite aux jurés de rendre un témoignage sans faiblesse, sans inimitié. Il leur explique que dans une cause criminelle, il y a deux choses à noter : les prescriptions de la loi et les faits apportés par la preuve et la défense. « Seuls, vous porterez le poids de votre jugement et seuls vous devez le rendre, remarque-t-il. « =Si vous trouvez le prévenu coupable, il sera condamné à la peine capitale. Si par contre vous trouvez un doute raisonnable, il sera acquitté », explique le juge. Terminant l’exposé des points de loi, il remarque que parfois, la preuve circonstancielle à la même valeur que la preuve directe.

Les faits

Le juge déclare aux jurés qu’ils sont parfaitement libres de les interpréter selon leur conscience. Hold-up, argent volé, fusillade, homme vêtu de brun qui s’évade par la porte de la rue Saint-Just en tirant sur l’agent Paquin, le juge Lazure redit au jury les principales preuves et faits rapportés par la Couronne.

Le juge rappelle que les témoins oculaires ont vu les bandits entrer dans la Banque, en ressortir, faire feu sur les constables et s’enfuir. « Ce sont de fortes preuves contre l’accusé », remarque-t-il, soulignant aussi les paroles que l’accusé a prononcés après son arrestation. « Si j’avais un revolver, je te traverserais la tête comme j’ai fait au grand blond », a-t-il dit à l’argent Tremblay. « Puis, l’argent trouvé dans sa chemise, son mouchoir autour du cou, la déposition de Donald Perreault reconnaissant avoir déposé Cloutier et Douglas Perreault nom loin de la banque, quelques minutes avant le meurtre, ne militent pas en faveur de l’accusé Cloutier », a souligné le juge. Puis je juge termine en priant les jurés de se retirer, d’élire un président parmi eux et revenir après avoir pris le temps pour rendre leur verdict.

Le 14 décembre 1948

Les jurés doivent être recrutés dans la rue

25 citoyens amenés bon gré mal gré au procès de Douglas Perreault

Le procès de Douglas Perreault, accusé du meurtre de l’agent Paul-Émile Duranleau, à la Longue-Pointe, s’est ouvert, hier matin. La défense représentée par Me Alexandre Chevalier, C.R., a rendu très difficile le choix des jurés. À 3h, hier après-midi, la liste officielle des 58 jurés du ministère public était épuisée. Quatre détectives provinciaux en uniforme, accompagnés chacun d’un agent en civil, ont reçu l’ordre de se répandre, dans la ville à la recherche d’aspirant jurés.

À 5h15, les 25 hommes requis avaient été trouvés. Le Juge W. Lazure, qui préside les audiences, monte de nouveau sur le banc. Les nouveaux venus sont assermentés par groupe de trois.

Le présumé assassin qui avait montré de nombreux signe de nervosité, à l’ouverture du procès, paraît avoir repris son assurance. La défense est bien décidée à n’accepter aucun juré qui peut sembler partial. Elle continue son barrage de question à chaque citoyen que le greffier appelle. Me Chevalier demande aux uns s’ils ont entendu parler du procès de Noël Cloutier, s’ils sont au courant de la cause dans laquelle ils sont appelés comme jury ; s’ils ont une opinion de formée et surtout s’ils ont pris connaissance des faits par les journaux ou par la radio. Les uns répondent affirmativement, d’autres, plus rares, disent être vaguement au courant de ce dont il s’agit ou être dans une ignorance complète.

Après certaines interventions de la part du juge Lazure et de Me Monty, avocat chef du département du procureur général, le choix du jury est finalement complété à 6h15. Les aspirants jurés refusés et trouvés partiaux le furent pour des raisons et des causes différentes. L’un fut trouvé inéligible parce qu’il refusa de dire s’il avait une opinion de formée ; un citoyen qui vient d’arriver de l’Ontario et qui n’avait nullement entendu parler d’un meurtre à son arrivée de la province sœur, fut refusé à la surprise du juge par les deux vérificateurs. Un logeur n’est pas accepté à cause de son mauvais état de santé ; « Je suis opposé à la peine de mort », rétorque un homme d’affaires. « Moi, répond un citoyen, j’étais l’ami intime du constable Paul Émile Duranleau. »

Donald Perreault

La date du procès de Donald Perreault était fixée au 17 décembre. Hier, les 56 citoyens de langue française appelés comme aspirant jurés ont été libérés jusqu’au 19 janvier 1949. La foule, assez nombreuse dans la salle des pas perdus du nouveau Palais de Justice, dans l’espoir de pouvoir pénétrer dans la salle des audiences, a été de nouveau déçue car la surveillance de la police ne se relâche pas. Avant de franchir le seuil de la salle ou siègeront les douze jurés dans le procès de Douglas Perreault, il faut dûment prouver son identité ou retourner bredouille.

Tout comme lors du procès de Noël Cloutier, Perreault est enchaîné par des menottes à un solide agent de la paix. Il a été surpris à maintes reprises à sourire en se tournant vers les spectateurs, et vers sa mère et ses deux sœurs, qui occupent la première banquette de la salle d’audience. Mme Perreault porte la même toilette que d’habitude, un chaud manteau de drap sombre et un chapeau orné d’un large ruban vert. Le dernier juré de tous à être enfin choisi, soit un peu après six heures, fut M. Arthur Nantel, un brave journalier en chemise et qui s’excusa d’être ainsi vêtu pour son travail quotidien. Il est nettoyeur dans les maisons et les magasins. M. Nantel affirma qu’il n’avait aucune opinion de formée et il ajouta qu’il rendra un verdict selon la preuve.

Dans la matinée, Me Chevalier fit une demande inusitée, réclamant que les jurés convoqués sortent de la Cour pour être appelés à tour de rôle. Mais sa requête fut refusée, Me Monty s’objectant à cette procédure nouvelle en disant que rien dans le code pénal ne l’autorise. Le tribunal lui donna raison.

Dans la soirée

Il ne serait aucunement surprenant si le juge Lazure ordonnait de tenir des audiences dans la soirée pour terminer ce procès avant la fébrile activité des fêtes, car tout indique qu’il sera fort long. Le témoin le plus intéressant sera sans contredit celui que rendra Donald Perreault, l’un des trois individus impliqués dans cette affaire. On se souvient qu’au procès de Cloutier, Donald Perreault se fit le témoin de la Couronne contre ses deux amis. Ce fut également lui qui accompagna Douglas (sans aucune parenté avec lui) jusque dans l’Alberta, où ils furent appréhendés.

Cette partie des témoignages sera certes la plus intéressante, car il n’en fut aucunement question au procès de Cloutier, lequel fut arrêté avant de pouvoir prendre la fuite hors de la ville.

Le condamné Cloutier sourit à son complice

Des évènements tragiques conduisent souvent à des situations cocasses quand elles sont examinées plus tard avec le recul du temps. Les rares spectateurs qui étaient parvenus à pénétrer dans la salle des audiences, hier, n’ont pu retenir leur hilarité devant certains témoignages au procès pour meurtre de Douglas Perreault. Comme le témoin Lucien Deschamps, 38 ans, du 1400, rue Saint-Just, avait été mandé dans la boîte des témoins, l’avocat de la Couronne lui demanda s’il avait eu connaissance de quelque chose l’après-midi du 23 septembre dernier.

« Je vois passer un voleur armé, déclare M. Deschamps. Je le regarde filer en direction de la rue Notre-Dame. Je me retourne et puis je vois son poursuivant. Je lui crie, « Le bandit sa sauve vers la rue Notre-Dame ». Un ami passe, je saute dans mon camion pour me lancer à la poursuite du fuyard. Le chauffeur perd la maîtrise de ses nerfs et au lieu de peser sur l’accélérateur, le pied lui glisse. Le moteur privé d’essence cesse de fonctionner. Le véhicule roule sur son seul élan. »

« Voilà que l’on rejoint le poursuivant du bandit qui court parallèlement à nous autres, toujours lancé à la chasse de l’assassin Noël Cloutier. »

« Reconnaissiez-vous dans la Cour l’homme qui poursuivait Cloutier en courant à coté du camion et que vous vouliez aider à rattraper le fugitif? »

C’est lui

« Certainement répond le témoin, quand je l’ai vu passer devant moi, le 23 septembre, je lui au crié que le meurtrier tentait de fuir en allant vers la rue Notre-Dame. »

– Où est-il dans la Cour, insiste Me Monty cette homme armé qui lui aussi semblait vouloir aider la police ?

À la stupeur générale le témoin Deschamps se retourne du coté gauche et désigne dans la boîte en face de lui, menotté à un gendarme, le fameux poursuivant à qui il avait donné de précieuses indications et qui n’était autre que l’accusé Donald Perreault.

L’arme au poing

Une telle erreur de la part d’un honnête citoyen est fort compréhensible. M. Deschamps vit passer à son nez Cloutier, l’arme au poing en toute hâte, comme un homme traqué. Le témoin voyant venir un autre homme armé filant dans la même direction, croit tout simplement qu’il tente de rejoindre l’apache pour l’arrêter quand il n’est simplement qu’un complice lui aussi pourchassé par la police.

Cloutier est ensuite introduit dans la Cour. M. Deschamps l’identifie comme le premier fugitif. Les deux complice avant que Cloutier se retire, se retournèrent et face à face, à quelques pas l’un de l’autre, échangent un sourire. Cloutier n’était pas menotté à un constable quand il fit sa double apparition en Cour.

Aventure peu banale

Un autre témoin fort intéressant, que quelques questions de la défense n’ont pas réussi à l’intimider, est Mme Wilfrid Perreault, l’épouse du Dr Wilfrid Perreault, demeurant au 4203, rue De Lorimier. (Aucun lien de parenté avec les bandits Donald et Douglas Perreault).

Chaudement enveloppée dans un manteau de mouton de Perse, coiffée d’un feutre gris surmonté d’une plume de même couleur, Mme Perreault a raconté à la Cour les évènements dont elle a été témoin en cet après-midi de septembre dernier. Vers la fin de son témoignage, sans doute pour tâcher de rendre moins accablante la chaleur torride de la salle des audiences, avec un geste aussi discret qu’élégant, elle a enlevé ses gants noirs.

« Comme nous descendons la rue de Boucherville pour aller rejoindre la rue Notre-Dame, raconte Mme Perreault, un homme passe près de la voiture. Son maintien et son accoutrement ont attiré mon attention. Ses pantalons étaient très serrés à la cheville. Puis soudain, un autre individu saute dans l’auto, de mon coté et me braquant un revolver dans les côtes me dit de descendre de l’auto. »

L’agresseur

Cloutier est appelé en Cour. Mme Perreault l’identifie comme l’agresseur armé qui l’a forcée à descendre de l’auto de son mari. Puis elle identifie ensuite Douglas Perreault comme l’homme aux pantalons de coupe singulière.

Le Dr Perreault corrobore le témoignage de son épouse. Il identifie lui aussi Cloutier comme l’individu armé qui s’est emparé du volant de son auto, le 23 septembre dernier. Puis les deux bandits, Douglas ayant rejoint Noël Cloutier, se dirigent vers l’ouest, rue Notre-Dame en toutes vitesses.

L’histoire du paletot

Comme la Couronne veut bien établir l’identité de l’accusé à la barre, elle exhibe un paletot et demande à Mme Robert, de la rue Curatteau, si elle reconnaît le paletot qu’elle a ramassé dans la rue Quinn. « C’est lui ou un semblable, répond le témoin, du moins de même couleur. J’ai remis le paletot à M. L. Champagne. »

Ce dernier est appelé dans la Cour. « Je suis gardien de nuit âgé de 61 ans et je demeure à Longue-Pointe », déclare-t-il. Il identifie lui aussi le fameux paletot. « C’est Mme Robert qui me l’a remis. Dans les goussets, en fouillant, geste qu’il répète en Cour, j’ai trouvé une somme de 200$ en billets de banque et un chèque de 39$. Puis je suis allé porter l’argent à la banque. »

Un témoin de 71 ans

Un témoin de 71 ans, M. Alfred Tartinville, un rentier, selon ce qu’il déclare, raconte un des événements les plus marquantes de sa vie. « J’entre dans la banque, raconte le vieillard, pour acquitter ma facture de téléphone. Un homme bondit vers moi et me crie : « À terre ». J’entends dur, je reste debout. Il me braque deux révolvers à la hauteur de la poitrine, en me répétant : « À terre ». Comme je suis plus petit, je puis voir sa figure sous le mouchoir qui lui cache les traits. »

À la demande de la Couronne, M. Tartinville identifie l’accusé Perreault comme l’homme aux révolvers. Le procureur de la défense, Me Chevalier, saisit l’occasion qui lui est offerte de jeter un doute sur la valeur du témoignage. En effet, M Tartinville a affirmé que l’homme aux révolvers était moins grand que lui. Il semble à en juger à vue d’œil que le témoin et l’accusé soient de même taille. « Vous dépassait-il de beaucoup insiste Me Chevalier ? »

– Oui il était plus grand de quatre pouces.

M. Charles-Édouard Gariépy

Un témoin de l’assassinat du policier Duranleau, M. C.-Edouard Gariépy, raconte à la Cour les événements dont il a été témoin lors du double meurtre. Sa version de l’affaire lui vaut une longue contre interrogation de la part de la défense.

M. Gariépy relate qu’il a tenté de porter secours à l’agent Duranleau, mais que celui-ci portait une plaie ouverte dans la région du cœur. Vu les conditions, il était très difficile d’être de quelque secours au policier affirme le témoin. « Et puis comme Perreault avait crevé d’une balle le pneu de l’auto, il ne put transporter la victime. »

À la question de Me Monty, lui demandant s’il peut reconnaître le présumé assassin, Gariépy répond affirmativement que c’est Douglas Perreault qui a tiré sur l’agent Duranleau en sortant de la porte centrale de la banque. Comme le témoin parlait beaucoup d’une casquette, Me Chevalier a demandé plusieurs questions sur la casquette.

– Quelle sorte de casquette avait-il ?

– Je ne suis pas allé la lui enlever de sur sa tête. C’était une gabardine de sport.

– Couvrait-elle sa chevelure ?

– Il ne l’avait pas dans son cou.

– Les cheveux étaient-ils cachés ?

– Ce n’était pas une tuque.

Le témoins en arrive aux gants du bandit et explique :

– Il avait des gants de femme en soie…

– Vous avez pu voir, de l’autre coté de la rue, qu’il portait des gants de femme ?

– Oui, des gants de femme. Des gants d’homme qui vous viennent aux coudes, je

n’en ai jamais porté.

Après bien d’autres déclarations semblables le témoin se met la casquette sur la tête pour expliquer son témoignage, mais à soin de déclarer :

– Je ne veux pas faire le bouffon.

Le 16 décembre 1948

Noël Cloutier crie à la cour le mépris que lui inspire Donald Perreault

– Reconnaissez-vous cet homme, demande Me Henri Monty ?

– Oui, répond le condamné à mort.

– Quel est son nom ?

Noël Cloutier arrête un instant, respire profondément, suspend l’auditoire à ses lèvres et crie d’une voix de ténor, où percent des accents de haine et de

mépris : « C’est Donald « le rat » Perreault. »

Ces paroles jetèrent un indescriptible émoi dans la Cour. À Me Monty, C.R., avocat en chef de la Couronne qui, un instant interloqué par une réponse aussi inattendue, demandait de s’expliquer sur le nouveau prénom de Donald Perreault, Cloutier répond : « J’emploie les mêmes mots que Me Bumbray durant mon procès. »

– Puis avez-vous d’autres raisons pour le qualifier ainsi ?

– Oui, répond Cloutier, j’ai des raisons personnelles.

C’est en vain que par des questions et des transquestions, la Couronne essaiera de tirer d’autres paroles et des réponses précises du témoin. Celui-ci refuse de s’expliquer clairement. Il dit et répète qu’il veut bien s’efforcer de satisfaire aux questions de Me Monty. Cependant il affirme qu’il n’est pas intéressé dans cette cause qu’il ne se souvient pas de ce qui a pu se produire le 23 septembre et, finalement, annonce qu’il répondra peut-être à l’interrogation du Ministère public, mais en attendant dit fermement : « Je veux prendre l’air. »

Perte de mémoire

Le juge, après avoir fait remarquer au témoin que, sous la foi de son serment, il est libre de parler ou de ne pas parler, lui demande d’opter dans un sens ou dans un autre. Cloutier bredouille, répond, qu’il veut éclairer la justice, qu’il parlera ou ne parlera pas, mais répète qu’il a perdu la mémoire sur les événements qui se sont déroulés le 23 septembre. Finalement à la demande de la Couronne, le juge Lazure déclare Cloutier témoin hostile.

Dès son apparition en Cour, Cloutier, par son maintien, avait manifesté sa mauvaise volonté de se conformer à l’interrogatoire auquel il serait soumis. Dans la formule du serment qui lui fut lue, on n’entendit par les mots de la fin : Dire la vérité sans haine ou timidité pour personne. » De plus, le greffier ne lui demanda pas, à la suite de son nom et de son âge, quel était son adresse, son métier, ou sa profession.

Quand il fut assermenté, le juge Lazure lui déclara que vu les conditions particulières où il se trouvait, bien qu’il ne demandait pas la protection de la Cour, elle lui était accordée quand même. Me Monty lui demanda en lui montrant des revolvers s’il les a déjà vus.

– Non, répond Cloutier.

– Connaissez-vous l’accusé à la barre, Douglas Perreault ?

– Oui.

Me Monty ne perd pas une minute et reprend :

– Qu’avez-vous fait le 23 septembre ?

– J’ai dormi.

– Quand vous êtes vous levé ?

– À dix heures.

– Qu’avez-vous fait dans l’après-midi ?

– Je ne m’en rappelle pas.

– Avez-vous diné ?

– Je ne m’en rappelle pas.

– Vous êtes-vous recouché l’après-midi ?

– Ça se peut.

– Avez-vous soupé ?

– Ça se peut.

– Qu’avez-vous fait dans l’après-midi du 23 septembre ?

– Aucune idée.

– Êtes-vous allé rue Saint-Just et Notre-Dame à la Longue-Pointe ?

– Aucune idée.

Me Monty continue :

– Êtes-vous venu ici hier ?

– Je crois que oui.

– Plusieurs témoins vous ont identifié ?

– Ces témoins, je ne les ai jamais vus personnellement.

Ici arrive la confrontation de Noël Cloutier et de Donald Perreault que nous avons racontée plus haut.

Radio-patrouille

L’agent Tremblay, qui a effectué l’arrestation de Cloutier en compagnie du constable Dupont, tous deux du service de la radio patrouille, est amené en cour :

– Avez-vous déjà vu ce monsieur, demande-t-on à Cloutier.

– Oui ici à la Cour.

– Vous ne l’avez pas vu ailleurs ?

– Je ne m’en rappelle pas.

– Vous ne l’avez pas vu dans la ruelle Aird, le 23 septembre ?

– Sais pas.

– Vous ne l’avez pas vu dans cette ruelle ?

– Peut-être.

– Pourquoi ce peut-être ?

Me Monty insiste sur le mot « peut-être » et demande au témoin s’il peut en expliquer la signification.

-Je ne suis pas un dictionnaire, répond fièrement Cloutier.

Toutefois la mémoire semble revenir au condamné de droit commun quand la Couronne lui demande s’il connaît le capitaine Fitzpatrick.

Cloutier répond affirmativement qu’il l’a rencontré le 23 au quartiers généraux de la Sûreté.

Cependant, le témoin ne peut se souvenir comment il se fait que par un bel après-midi du mois de septembre, quelque temps après un brutal assassinat de deux policiers, il s’est trouvé entre les mains de l’escouade des homicides au poste No 1. Finalement Cloutier est déclaré témoin hostile.

Les agents Albert Tremblay et Jean-Paul Dupont racontent, à tour de rôle, les événements qui se sont déroulés le 23 septembre.

Les deux policiers patrouillaient rue Sherbrooke quand ils reçurent un appel spécial à 2h14 demandant de se rendre à l’angle des rues Saint-Just et Notre-Dame. La radio annonçait qu’un vol venait d’être commis. Les deux agents filèrent à 80 milles à l’heure par la rue de Boucherville en direction de la rue Notre-Dame. Ils croisèrent l’auto de couleur grise volée par les bandits au Dr. Wilfrid Perreault. (Note : aucun lien de parenté avec les bandits). Ils leur donnèrent la chasse pour finalement capturer Noël Cloutier au fond d’une ruelle. On trouva en fouillant sur la personne du prisonnier une liasse de billet de banque. Plus tard le détenu fut conduit aux quartiers généraux.

Un nouveau témoin

Un nouveau témoin a fait son apparition en Cour hier : Mme André Dionne, 30 ans, du 1631, rue Aird. Celle-ci avait à peine fini de donner un bref récit de ce qu’elle avait vu l’après-midi du 23 septembre que Me Chevalier, procureur de la défense, se leva et commença à transquestionner le témoin, qui demeura dans la boîte durant près de deux heures.

Mme Dionne raconta qu’elle étendait sa lessive sur la corde au second étage de son logis quand son attention fut attirée par le grincement de freins que l’on applique violemment.

« Une auto s’arrête. Deux hommes en bondissent à partent à courir. Je perds la trace de l’un. Son compagnon saute pardessus une clôture et vient se cacher sous la galerie de la voisine, Mme Georges Caron, au 1635, rue Aird. »

Mme Dionne affirme ensuite que l’homme portait un complet gris quand il s’est glissé sous la galerie. Elle dit aussi qu’elle lui a vu un peu la figure. La Couronne exhibe un complet gris et le témoin déclare qu’il ressemble à celui que portait le fugitif.

On demande alors à Mme Dionne si elle peut reconnaître en Cour l’homme qui le portait. Le témoin jette un regard et l’identifie comme l’individu qui portait le veston exhibé l’après-midi du 23 septembre.

« Quinze minutes plus tard, répond le témoin au procureur de la défense, j’ai vu ressortir le même homme du logis de M. Caron, mais cette fois par la porte d’avant. Il portait alors un veston de couleur bleue. » Malgré les questions et les transquestions de Me A. Chevalier, le témoin ne s’est pas contredit. Mme Dionne a dit qu’elle n’avait parlé qu’une fois des événements dont elle avait été témoin pour ne pas être mêlée à une affaire aussi grave. Plus tard, M. Georges Caron, demeurant au 1635, Aird, est venu identifier le veston bleu marine comme lui appartenant. Il affirme qu’il disparut de son garde-robe dans l’après-midi du 23 septembre.

La Cour s’est ouverte ce matin vers 9h45. Juges, jurés et avocats avaient déjà pris place à leurs sièges respectifs. Les témoignages allaient bientôt commencer quand le greffier, Me Paul Hurteau, jeta un coup d’œil dans la boîte des accusés et s’aperçut que Douglas Perreault était absent. Il fit vivement signe à un constable d’aller s’enquérir de la cause de l’absence. Simple oubli sans doute des policiers. Le constable avait à peine disparu par une porte que le prévenu Perreault fit son apparition par une autre porte. La plupart des témoignages ont porté sur la confection et l’identification d’un veston de couleur grise exhibé à la Cour par le ministère public. Un véritable cours de couture a été donné à l’audience par des tailleurs et par une piqueuse, tous à l’emploi de la maison Joly.

Trois lettres

Le premier témoin est un des gérants de la maison Joly et reconnaît que le veston qu’on lui montre a été confectionné par sa maison. Il reconnaît dans la doublure une série de lettres J-BB, les deux dernières lettres indiquent la qualité du tissu. La lettre J identifie le tailleur qui a fabriqué le complet. D’autres particularités de la confection du veston indiquent qu’il aurait été confectionné par la maison Joly. Le témoin ne peut pas identifier l’accusé à la barre. Louise Lachanzo, piqueuse depuis 35 ans, reconnaît, dans le veston qu’on lui montre, une particularité de son travail. Elle reconnaît ses points dans le revers du veston qui ont un espace de trois huitièmes de pouce de l’un à l’autre.

On demande à la barre M. H. Vézina, tailleur de la maison Joly. Ce dernier reconnaît l’accusé Douglas Perreault, comme l’un des clients de ses patrons. Après un soigneux examen, il admet que le veston exhibé est du même tissu et de la même coupe que celui vendu à Douglas Perreault. La feuille de commande de ce veston porte le numéro 7064 et a été libellée au nom de Douglas Perreault, portant l’adresse 1225, rue Saint-Dominique, en date du 11 juin 1948. Le témoin, qui est tailleur expert, explique longuement à la Cour l’art de la confection des vêtements. Il explique aussi les différentes modifications qu’on fait subir à un habit selon les caprices du client. Il faut aussi considérer, dans la confection, que le tissu peut se rétrécir au nettoyage et au pressage. Il reconnaît dans le veston qu’il a dans ses mains celui vendu à Douglas Perreault à la date ci-haut mentionné. Le témoin admet cependant avoir vendu plusieurs complets de même coupe.

Le détective Gerry Layton vient rendre témoignage de ses perquisitions faites le 24 septembre 1948 à cinq heures du matin, au numéro 1225, de la rue Saint-Dominique, app. 3. Le policier déclare avoir fouillé le logis et y avoir trouvé des vêtements masculins, entre autres un complet et un pantalon, ainsi qu’un autre complet sans pantalon et quelques chemises.

Plus tard, le 5 octobre 1948, toujours au même numéro, il a trouvé dans un meuble, un échantillon de tissu. Me Chevalier se lève alors pour contre-interroger le témoin.

Donald Perreault

Après le témoignage du docteur Fontaine. Donald Perreault a fait deux apparitions en cour, ce matin. La première fois, pour être identifié par Guy Marion, un témoin qui a suivi immédiatement le docteur Fontaine, et qui a raconté qu’il avait vu Donald et Douglas Perreault entrer dans la banque et en sortir un peu plus tard.

La seconde fois, Donald a témoigné après avoir demandé la protection de la cour. Il a identifié la photographie de son automobile et il a raconté que, le jour du 23 septembre, dans l’après-midi, il s’était rendu dans l’est de la ville, avec Douglas Perreault et Noël Cloutier.

Il a identifié un manteau comme étant très sensiblement celui que portait Douglas Perreault cet après-midi là. Il a raconté que, rendu devant la banque, il s’est arrêté pour laisser descendre Douglas Perreault et Noël Cloutier, et qu’après une dizaine de minutes, il est parti dans son automobile quand il a entendu un coup de feu.

Interrogé par Me Monty, Donald Perreault a dit que Douglas ne lui avait pas dit un mot de l’affaire avant le vol. C’est Noël Cloutier qui lui a dit de conduire dans la direction de l’est et qu’il lui dirait quand arrêter.

Donald raconte que Cloutier lui a simplement parlé d’un pay roll. Il a raconté également qu’après avoir entendu le coup de feu, il s’est retourné et a vu un constable sur le coin de la banque. Le constable était debout devant la porte et il a dit être parti immédiatement.

Le soir, Donald Perreault a revu Douglas vers l’heure du souper et il a déclaré à la Cour qu’ils sont ensuite partis ensemble dans la direction de l’Ontario.

L'endroit où a eu lieu le hold-up de la Longue-Pointe, le 23 septembre 1948 (BANQ. Coll Robert Carrière)

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