Histoire
Château Tait Tétreaultville meurtre 1914
Le château Tait était situé sur un terrain où habitait les pères Oblats, rue Notre-Dame, dans le parc Clément-Jetté. (Coll. Robert Carrière, BANQ)

Meurtre au château!

Le 2 janvier 1914, le vieux château Tait, habité par deux Anglais solitaires, à Tétreaultville, est détruit par un incendie que l’on croit avoir été allumé par un ancien domestique. Le mobile du crime serait la vengeance. Voici ce que j’ai tiré des journaux du temps. Premier d’une série de quatre textes publiés en autant de semaines.

Du pétrole sur les planchers

Fier et sévère, ayant résisté au temps, on pouvait encore mardi dernier voir le château Tait, situé tout près de la grande route, à Tétreaultville.

Cette belle propriété appartenait à Madame Tait, veuve de l’ancien commissaire du Port. Elle faisait l’orgueil de cette jeune municipalité. Personne ne passait là sans dire : « Tiens! Nous voilà au château! »

Depuis la mort de son époux, Madame Tait avait pris l’habitude d’aller passer l’hiver à New York, où elle donnait des leçons de piano, car c’est une excellente musicienne, une artiste fort prisée dans le grand monde yankee.

L’été, se reposant de son travail artistique, elle revient généralement à Montréal, avec Mlle Frederica, sa fille. Toutes deux sont une bénédiction pour les gens du voisinage et chacune aime les deux châtelaines charitables qui savent, à si juste titre, gagner le cœur de la population.

Or, tout récemment, vers la fin de l’automne, à l’époque où les grands arbres chevelus commençaient à se dépouiller, les gens regardaient non sans tristesse, les volets clos, le sol tout aquarellé des feuilles aux tons multicolores, et l’on reprenait le thème de chaque année : « Ah ! Voyez, les châtelaines n’y sont plus ! »

Puis, un beau jour, la maison reprit un air de vie, et l’on apprit que deux Anglais, des parents ou des amis de toute confiance, habitaient le château.

Gens fort discrets, vivant d’une économie et d’un caractère peu communicatif, ils firent le désespoir des commères qui n’avaient aucun aliment pour leurs boniments de voisinages.

Tout ce que l’on savait, c’est qu’ils avaient loué le château. On connaissait leur épicier, mais comme ils n’étaient pas loquaces, le négociant n’en connaissait pas plus long que les autres.

Mercredi après-midi, plusieurs personnes se rappellent que les deux locataires de la châtelaine sortirent ensemble et on les vit, entre quatre et cinq heures, se rendre à l’épicerie de M. Durocher.

Là, nous raconte l’épicier, ils achetèrent de l’huile. Ils échangèrent des compliments de nouvelle année avec le négociant, puis ils réintégrèrent leur logis. On ne les a pas revus depuis !

Voici ou le mystère devient tragique

Soudain, dans la nuit de mercredi, une alarme appelle les pompiers au château. On juge de l’émotion du voisinage, quand on vit les pompiers arriver à cet endroit.

Le feu avait dû longtemps couver à l’intérieur avant qu’on ne le découvre du dehors, car tout le château n’était qu’un immense brasier quand on commença la lutte pour l’éteindre. On manda en toute hâte, la pompe à vapeur du poste No 11, laquelle rendit de grands services. Quand, enfin, on eut maîtrisé l’élément dévastateur, on pénétra à l’intérieur du château et l’on fit une enquête sommaire.

Où étaient les Anglais?

Avaient-ils péri dans les flammes?

S’étaient-ils enfuis?

Les pompiers n’en découvrirent aucune trace. En examinant minutieusement, on remarqua que de l’huile avait été répandue sur les planchers et, aussitôt à tous les esprits, la présomption fut que l’incendie avait été criminellement allumé. On découvrit aussi, un fait assez extraordinaire et qui semble confirmer l’hypothèse émise par les pompiers, c’est que les fournaises ne chauffaient pas.

Des renseignements recueillis aux alentours, près des voisins, chez les marchands, il résulte ceci : l’incendie aurait été allumé par quelqu’un qui se serait vengé.

Il y a quelque temps, les deux Anglais avaient comme domestique, un nègre. Or à la suite d’un mécontentement, d’un différend survenu entre lui et ses maîtres, une querelle survint. Le nègre fut congédié.

Avant de disparaître de la localité, il raconta à plusieurs personnes qu’il saurait bien se venger. Comme dans la journée de mercredi, des gens ont vu le moricaud dans les environs du château, on croit que c’est lui qui aurait mis le feu.

D’un autre côté les circonstances changent l’hypothèse. Les Anglais achètent de l’huile, les planchers en sont imprégnés, le château brûle et ses locataires disparaissent.

Ont-ils péri?

Se sont-ils enfuis?

Ce mystère a jeté la population de Tétreaultville dans une profonde perturbation.

3 janvier 1914 : Les Anglais n’ont pas été brûlés

Rickard et Roseburg qui habitaient le château de Tétreaultville ont été revus après l’incendie de mercredi soir.

Une affaire mystérieuse

Désormais l’on est assuré que les deux anglais; C. W. Rickard et D. Rockberd, qui habitaient le vieux château de la veuve de l’ancien commissaire du port, M. Tait, ne sont pas morts, et n’ont pas péri dans les flammes. Ni l’un ni l’autre n’étaient dans la maison brûlée.

M. Langlois, un marchand quincaillier du voisinage, a déclaré que Rickard était chez lui peu après que le feu eut commencé. Les enfants de M. L. Morin confirmèrent le fait en disant qu’ils ont vu sortir les deux hommes vers 4 h 30, et qu’ils ne sont pas revenus.

Rickard et Rockberd sont deux Anglais arrivés au Canada récemment. Ils avaient loué le château Tait et ils venaient de faire construire une serre. L’installation électrique venait d’être achetée. Mme Tait, qui habite New York l’hiver, était de passage à Montréal, samedi, et elle alla visiter son logis.

Mercredi après-midi, les enfants de M. Morin, un voisin, virent partir les deux hommes qui déclarèrent s’en aller à la ville. Le soir, entre 8 et 9 heures, Rickard visita le magasin de M. Longtin. La fille du patron fit remarquer que le feu était chez lui, ce à quoi Rickard répondit : « Je suis pressé, je m’en vais au théâtre. »

Les pompiers ne trouvèrent personne dans la maison. Rockberd a été revu jeudi par M. O. B. Dupéré, auquel il a demandé de l’argent contre un chèque de 10 $ de la banque de Toronto.

La cause de leur disparition est inexplicable et la police doit s’en occuper.

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