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Cinéma: Station Vu présente « Le Déclin de l’empire américain »

Culture
Une scène du film Le Déclin de l'empire Américain.
Une scène du film Le Déclin de l’empire Américain. (Photo: Films René Malo)

C’est à un rendez-vous avec l’histoire du cinéma québécois, mais, surtout, un film passionnant, que vous propose Station Vu, ce jeudi (24 septembre). En prime, le réalisateur Denys Arcand sera là!

Je me souviens d’une soirée de décembre d’il y a une quinzaine d’années. J’étais chez des amis. Quelqu’un met une vidéocassette dans le lecteur (oui, je suis aussi vieux que ça!). La musique de Handel, les titres, la caméra qui avance lentement dans l’usine d’épuration Charles Des Baillets. Puis, les premières répliques. En trente secondes, nous étions accrochés. Cent deux minutes plus tard, c’est le générique… et cette impression de sérénité proche du bonheur. Nous avions beau l’avoir vu dix fois, c’est l’effet que nous procure le Déclin à chaque visionnement. Le genre de film travaillé avec un tel soin maniaque, une œuvre si équilibrée, pertinente, drôle, habile, qu’elle laisse une trace indélébile dans votre esprit. Et qui, surtout, fera travailler votre cerveau pendant plusieurs jours.

La force du Déclin, c’est son scénario. Arcand est réputé travailler chaque réplique comme un orfèvre: avec acharnement. Ça paraît à l’écran. Le propos, en apparence frivole, cache un constat très lourd et implacable sur la déchéance morale de notre époque. Au premier degré, le film ne parle que de sexe. Et de manière très crue et fort drôle par moments. Mais derrière les réparties cinglantes et rigolotes, Arcand offre une fable morale intense, une critique sociale acerbe, sans jugement apparent. Il laisse le spectateur constater, jauger, apprécier et même critiquer la proposition du film: notre époque cherche ses repères, les élites ne jouant pas leur rôle de guide spirituel et moral d’une société entièrement consacrée à la consommation matérielle. Jusqu’à l’amour qu’on consomme, dans une quête dépourvue de sens. Arcand était visionnaire, car le film n’a pas pris une ride et le débat qu’il propose se déroule encore aujourd’hui, alors que le taux d’endettement des ménages atteint un sommet historique.

Le Déclin, tourné en 1986, est le premier d’un triptyque formé des « Invasions barbares » (2003) et de « L’Âge des ténèbres ». Les deux premiers ont suscité une adhésion populaire et crique enthousiaste. Le dernier fut accueilli plus tièdement, ce qui est injuste, à mon avis. Les trois s’attardent à cette déchéance morale collective dont je parlais précédemment.

Le Déclin, donc, se déroule en automne, sur les rives du lac Memphrémagog, dans la magnifique maison de campagne d’un des personnages principaux, Rémy (Rémy Girard), professeur d’histoire à l’Université de Montréal, coureur de jupons invétéré, amateur de bonne chère et de bons vins, intellectuel patenté et assumé, drôle et cynique à souhait. (NDLR La maison où le film a été tourné appartenait à un personnage important de l’industrie du cinéma, a brûlé en 1989 et fut reconstruite.) Quatre hommes et quatre femmes, presque tous universitaires, y passent une fin de semaine à préparer et à consommer un somptueux repas, un koulibiac de saumon. Les hommes cuisinent, les femmes font leurs exercices au centre sportif de l’Université de Montréal avant de les rejoindre à la campagne. Ils sont tous dans la quarantaine avancée et font le constat de leurs vies. Et, surtout, ils parlent de sexe.

La force du Déclin, c’est de montrer les différences de point de vue entre hommes et femmes, entre intellectuels et reines du foyer, étudiants et professeurs, salariés hyperprotégés et bums de grands chemins, hétéros et homos… La force de ce film (qui a failli ne pas être tourné parce que peu de gens y croyaient chez les bailleurs de fonds), c’est qu’il se déroule pratiquement comme un huis clos: essentiellement autour d’un repas. La tension dramatique s’accumule jusqu’à la révélation qui poussera certains personnages vers une crise qui ébranlera leurs convictions les plus profondes. Arcand, habilement, nous offre une critique sociale féroce, mais nous garde en haleine en nous accrochant au sort de ses personnages. Impossible de ne pas rester indifférent à leurs tourments.

Certaines scènes sont passées à l’histoire, comme celle de Louise Portal, qui fait l’amour derrière une fenêtre (il paraît qu’elle était installée sur des pneus d’hiver empilés, la scène la plus confortable de sa carrière, aurait-elle avoué!), celle de Rémy Girard décrivant les vicissitudes de l’orgasme féminin, ou le plan dans lequel une tenancière de bordel doit composer avec les horaires de ses étudiantes universitaires! Je me souviens aussi d’une scène tout à fait chaste de masturbation sur fond de discussion historique sur les civilisations antiques, une autre de Gabriel Arcand expliquant sa vision du sexe en quatre mots, ou la description du « donneur universel de la Croix rouge » (je vous laisse le punch). Des répliques inoubliables.

Le film a révélé Rémy Girard en tant que comédien, mais aussi Dominique Michel, qui m’a déjà confié qu’elle a attendu longtemps qu’on lui confie d’autres rôles sérieux au cinéma. En vain. « J’étais étiquetée stand-up comic, m’avait-elle confié au lancement des Invasions barbares. Les gens étaient surpris que je puisse jouer un rôle sérieux… »

Le Déclin a remporté un tas de prix, dont huit Génie, une sélection aux Oscars et à Cannes, meilleur film et prix du public à Toronto, meilleur film en langue étrangère au Cercle de la critique de New York. Il est considéré comme un des dix meilleurs films de tous les temps par plusieurs sources, dont celle du Festival de films de Toronto.

Et vous aurez le privilège de pouvoir le visionner ce jeudi et, surtout, d’en discuter avec son auteur. Ça n’arrive qu’une fois dans une vie…

La bande-annonce du Déclin de l’empire américain.

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