Publicité

Enfermée cinq ans, quoiqu’elle ne fut pas folle

Histoire
Les détails de l’édition du journal La Patrie du 17 octobre 1898. (image: capture d’écran – collections.banq.qc.ca)
Les détails de l’édition du journal La Patrie du 17 octobre 1898. (image: capture d’écran – collections.banq.qc.ca)

À l’asile Saint-Jean de Dieu à la Longue-Pointe, une certaine Mme Laporte a été victime d’une séquestration arbitraire. Elle aurait été enfermée cinq ans, quoiqu’elle ne fut pas folle, d’après la version des parents de Mme Laporte, qui la croit saine d’esprit.

Plusieurs cas d’internement à l’asile de la Longue-Pointe n’étaient pas fondés. Si quelqu’un payait pour faire interner une personne, les religieuses acceptaient ce prétendu fou ou folle, car ce qui intéressait les autorités de l’asile avant tout, c’était l’argent. Vous trouverez plusieurs cas semblables à celui-ci dans ces recherches.

Voici ce que j’ai trouvé au sujet de Mme Laporte dans La Patrie, dans l’édition du journal publié le 17 octobre 1898.

La « Patrie » annonçait samedi que d’étranges rumeurs circulaient depuis quelques jours au sujet de la sortie d’une vielle femme de l’asile d’aliénés de la Longue-Pointe, mais comme le renseignement qui avait été fourni au journal était quelque peu vague, il a été jugé préférable de taire le nom des personnes concernées en cette affaire. Cependant, vu la gravité des faits rapportés, un des reporters de la « Patrie » a fait samedi après-midi une investigation sérieuse, et il est a même aujourd’hui de donner des informations complètes sur cette étrange histoire.  

Cette femme que l’on prétend avoir été séquestrée durant cinq ans par la volonté de son mari est une dame Laporte, née Racette. Son mari tenait, à l’angle de la rue Panet et de la ruelle Larivière, une épicerie qui, depuis sa mort, est passée en la possession de son neveu, Moïse Lord, qui était en même temps son fils adoptif.

Laporte est mort il y a environ trois semaines, après une longue maladie. Le frère de Mme Laporte, qui demeure à Joliette, est venu à Montréal au commencement de la semaine dernière pour voir sa sœur et la faire sortir de la maison de santé. M. Racette rapporte qu’on lui a refusé de voir sa sœur et surtout de la laisser partir. Il s’est alors adressé au notaire Jolicoeur, de la rue Ontario, et lui a remis sa cause entre les mains, ajoutant qu’il croyait que Mme Laporte n’avait jamais été folle.

Jolicoeur et M. Racette se sont rendus ensemble à l’asile de la Longue-Pointe, mais on a encore refusé de laisser partir la détenue. Le notaire a alors requis les services de M. Meunier, avocat, qui allait présenter une requête en cour Supérieur pour l’émission d’un bref d’habeas corpus, lorsque, sur le conseil de leur avocat, M. Lamothe, les autorités de la maison de santé ont consenti à remettre Mme Laporte à son frère, M. Racette.

Mme Laporte a quitté l’hospice mercredi soir dernier, pour se rendre chez son neveu, Euclide Racette, au 1044, rue Saint-André. Elle a fait le trajet en voiture avec son frère et le notaire Jolicoeur.

Lorsque Mme Laporte a été internée, son mari avait à son emploi, dans son épicerie, un nommé Laporte qui, malgré la similitude de son nom, n’avait aucun lien de parenté avec lui. Cet homme connaissait très bien la femme de son patron, et il a déclaré au notaire Jolicoeur qu’il peut jurer que lorsqu’elle a été envoyée à l’asile de la Longue-Pointe, elle n’était pas folle.

Mme Laporte avait été conduite à la maison de santé de la Longue-Pointe par deux constables de la ville, qui ont également déclaré au notaire que pendant qu’ils se sont trouvés avec elle, elle n’a pas fait un mouvement ni prononcé une seule parole qui pût seulement faire soupçonner qu’elle n’était pas saine d’esprit.

Quant à Mme Laporte elle-même, elle proteste avec la plus grande énergie contre la réclusion qu’on lui a fait subir, mais elle n’en accuse pas son mari.

Au cours d’une conversation avec le notaire Jolicoeur, elle a rapporté à ce dernier comment elle avait supporté sa réclusion. La première année a été la plus dure pour elle, qui savait bien qu’elle n’était pas folle et qui ne pouvait rien pour recouvrer sa liberté. Il s’en est fallu de peu qu’elle devînt folle sous l’empire de l’impuissant désespoir qui l’étreignait. Le fait de se savoir privée de sa liberté, de se voir enfermé peut-être pour toujours, et probablement pour un intervalle de temps de plusieurs années; le contact avec les malheureux privés de raison et les cris sinistres des fous furieux qu’elle entendait nuit et jour auraient pu certes la conduire à la folie.

Durant cette première année de réclusion, Mme Laporte dit qu’elle a affreusement souffert. Elle ne pouvait manger ni dormir et ses meilleurs moments étaient ceux qu’elle passait à la chapelle.

Pus tard, elle s’est peu à peu habituée à l’horreur de la situation dans laquelle elle se trouvait placée, et elle s’est soumise à son sort.

À ses parents, Mme Laporte a déclaré que pendant tout le temps de sa détention, elle n’a pas eu besoin des soins du médecin et qu’on ne lui a fait prendre aucun remède. Elle reconnaît d’ailleurs qu’elle a été bien traitée à l’institution en autant qu’elle pouvait l’être, lorsqu’on la privait de sa liberté.

Un fait que le notaire considère comme dénotant bien que Mme Laporte a toute sa raison, c’est qu’elle lui a donné sans hésiter la date de son mariage. Il a vérifié ensuite qu’elle ne s’était pas trompée. Elle lui a dit aussi que, huit ans après son mariage, dans le mois de mars, M. Laporte et elle avaient fait un testament dans lequel ils se léguaient mutuellement tous leurs biens. Le notaire Jolicoeur a encore vérifié l’exactitude de ce renseignement.

Tous les membres de la famille de Mme Laporte ne doutent nullement qu’elle a toute sa raison et qu’elle n’a pas cessé de l’avoir durant les cinq années qu’elle a été internée. Se rendent-ils compte que cette conviction qu’ils ont est une accusation extrêmement grave contre les autorités de l’institution ou Mme Laporte a été détenue, et surtout contre le médecin qui était obligé de s’assurer de son état mental pour la garder dans la maison de santé? On ne peut en douter, car aujourd’hui même, les parents se réunissent au palais de justice, au bureau du protonotaire, pour tenir conseil, et aviser à ce qu’il leur reste à faire dans la situation.

À qui ne connaît que ces faits, il n’y na qu’une conclusion possible, c’est que Mme Laporte aurait été victime de son mari, qui, la faisant passer pour folle, lorsqu’en réalité elle ne l’était nullement, l’aurait fait enfermer à la Longue-Pointe et aurait empêché ses parents de la voir, pour que son crime ne fût pas découvert. Pour se faire une idée juste, il est nécessaire de connaître aussi ce qu’en disent les autorités de l’asile d’aliénés de la Longue-Pointe, et le docteur Bourque, qui a traité Mme Laporte pendant tout le temps qu’elle est restée à l’institution.

Une religieuse de l’asile, interrogée par le représentant de la « Patrie », a déclaré qu’elle n’était pas autorisée à parler au nom de l’institution, mais elle a affirmé qu’on pouvait être certain d’une chose, c’est que, dans le cas de Mme Laporte comme dans tous les autres cas qui se présentent à l’asile, la loi avait été scrupuleusement respectée.

Or la loi prescrit que, pour qu’une personne soit admise à la maison de santé, il faut l’attestation écrite et assermentée de deux médecins, déclarant qu’elle est folle. Il faut aussi que la personne qui a des droits sur celle qui est internée consente à l’internement.

Dans le cas de Mme Laporte, deux médecins ont juré qu’elle était folle, et c’est le mari lui-même qui la faisait enfermer.

Si les autorités de l’institution ont refusé de laisser ses parents pénétrer jusqu’à elle, c’est parce que le mari l’avait défendue et qu’on était obligé de respecter sa défense.

Le docteur Bourque dit que Mme Laporte est encore folle, et qu’avant longtemps, sa famille sera obligée de la ramener à l’asile. Les paroles du Dr Bourque ont été rapportées au notaire Jolicoeur dont la conviction que Mme Laporte n’est pas folle n’en a pas été ébranlée.

La semaine prochaine : Mme Laporte, si elle a été folle, paraît du moins rétablie

Vos commentaires
loading...