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Des commerçants dénoncent leurs propriétaires abuseurs

Économie, Immobilier
L’échafaudage devant le 1465, avenue Mont-Royal Est, a beau avoir été installé le 22 août dernier, rien n’a avancé depuis. (photo : Marie-Eve Cloutier)
L’échafaudage devant le 1465, avenue Mont-Royal Est, a beau avoir été installé le 22 août dernier, rien n’a avancé depuis. (photo : Marie-Eve Cloutier)

La présence d’un échafaudage qui s’éternise devant l’immeuble de la lunetterie F. Farhat, avenue Mont-Royal, et qui menace la survie de ce commerce, est la goutte qui fait déborder le vase de nombreux commerçants.

Rappelons que les inspecteurs de la Ville ont constaté la présence d’un ventre de bœuf devant cet immeuble au milieu de l’été : le mur extérieur menaçait de s’effondrer sur le trottoir. Comme l’a rapporté Pamplemousse.ca, le propriétaire, Immeubles Shilldev, une entreprise de la famille Shiller, a installé un échafaudage le 22 août. Mais les travaux se font attendre.

De nombreux propriétaires ont réagi avec amertume face à cette situation. Plusieurs dénoncent les propriétaires qui ne font qu’encaisser leur loyer, laissant l’immeuble se dégrader en n’effectuant que les réparations d’urgence. Parfois aux frais des locataires! « Plusieurs immeubles de nombreuses rues commerciales de Montréal sont dans un état déplorable. J’ai un local commercial où il pleut littéralement à l’intérieur. Je dis à mes commerçants de ne pas s’y installer », explique le directeur d’une société de développement d’une importante rue commerciale qui ne veut pas être nommé.

Selon ce dernier, les commerçants signent des baux prévoyant que toutes les réparations à l’immeuble sont aux frais des locataires. Mais certains baux sont flous ou prévoient carrément une contribution au financement de réparations portant sur l’enveloppe de l’immeuble : « C’est carrément inacceptable. Le commerçant (et, par extension, les locataires des logements aux étages) finance ainsi une responsabilité du propriétaire. Il se fait avoir. » Ce genre de travaux, parfois commandés par les inspecteurs de la Ville, se multiplient sur les rues commerciales partout à Montréal.

« On a plusieurs cas qui menacent la pérennité de nos entreprises. Et on parle souvent de très petites PME, qui créent des emplois et améliorent la vie de quartier, ajoute Charles-Olivier Mercier, directeur général de la Société de développement de l’Avenue du Mont-Royal (SDAMR). Cette situation menace leur stabilité financière. Or, elles doivent connaître de la stabilité pour avoir une marge de manœuvre financière pour passer au travers des mauvaises périodes et se développer. Malheureusement, ça force de nombreux commerçants à déménager ou à fermer. »

Hausses épouvantables

« Ce ne sont pas tous les commerçants, surtout chez les jeunes, qui ont les moyens d’acheter leur immeuble et de le rénover comme je l’ai fait, souligne Franck Hénot, propriétaire de la fromagerie Bleu Persillé. Certains propriétaires sont accommodants quand il s’agit de louer à un nouveau commerce. Mais dès que celui-ci connaît du succès, au bout de cinq ans, ils lui refilent une augmentation salée, très salée. Tellement que certains décident de fermer. C’est inacceptable », dénonce M. Hénot.

« Il y a beaucoup trop de propriétaires délinquants, ajoute Rémy Couture, propriétaire de Crémy Pâtisserie, sur l’avenue Mont-Royal. On entend toujours parler des mauvais propriétaires, mais pas des bons : je suis chanceux, car le mien fait toujours les réparations sans sourciller, surtout les urgences. C’est un chic type et il fait tomber les préjugés, car c’est un juif. Je suggère fortement aux commerçants d’acheter au lieu de louer, mais les immeubles sont souvent hors de prix malgré leur état souvent pitoyable. Malgré tout, les avantages sont indéniables, car, au fil des ans, ton loyer baisse proportionnellement avec la dette. »

Le problème ne se limite pas aux quartiers centraux. Dans Mercier-Est, une commerçante connue, qui n’a pas voulu être nommée, a dû régler elle-même un grave problème de contamination lié à un dégât d’eau. Son propriétaire a nié l’évidence, allant jusqu’à mentir sur l’opinion d’un « expert » qui aurait prétendu qu’il n’y avait aucun problème. Pourtant, elle avait des photos de champignons qui poussaient sur de vieux tapis imbibés d’eau, au sous-sol de l’immeuble. Une fois le chantier de décontamination bien entamé, elle a dû se débattre avec son propriétaire et les assureurs, qui refusaient de payer pour les dégâts. Durant la même période, elle a été jusqu’à menacer de fermer ses portes pour éviter l’augmentation de loyer très salée que son nouveau propriétaire voulait lui refiler.

« J’en ai eu de mauvais proprios, dénonce un autre commerçant qui n’a pas voulu se nommer. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre. La façon dont les baux sont rédigés fait qu’ils se dégagent de toute responsabilité. Mais certains commerçants sont responsables de leur malheur. Si tu signes un bail désavantageux, ne va pas pleurer par la suite! »

« Avant de le signer, les commerçants devraient engager un avocat qui vérifiera leur bail. C’est un excellent investissement, qui ne leur coûtera peut-être que mille dollars, mais qui leur en fera peut-être sauver des dizaines de milliers. J’irai jusqu’à dire que c’est leur responsabilité de faire faire cette vérification par un avocat », précise Mike Parente, directeur général de la Plaza St-Hubert, ex-commerçant et fils de commerçant.

Ce dernier suggère aussi d’inscrire une clause de premier refus, au cas où le propriétaire désirait vendre l’immeuble avant la fin du bail. Un commerçant qui n’a pas voulu se nommer en rajoute : « Cette clause est essentielle : un nouveau propriétaire peut te mettre dehors pour prendre ta place ou te faire la vie dure, car il espère te remplacer par un commerce qui paiera plus cher. De plus, un bail devrait obligatoirement avoir une clause de renouvellement au bout de cinq ou dix ans, qui prévoit une hausse de loyer alignée sur l’inflation, pour éviter les mauvaises surprises. »

« On veut des règles! »

De nombreux commerçants demandent au gouvernement du Québec d’imposer une réglementation qui régirait les relations entre propriétaires et commerçants. « Il n’y a pas de réglementation dans l’immobilier commercial. Il faudrait une sorte de Régie du logement, mais pour les locaux commerciaux. Ça permettrait aux jeunes commerçants de ne pas se faire avoir. » Cette position est partagée par plusieurs commerçants joints par Pamplemousse.ca dans le cadre de cet article.

Une Régie du logement, est-ce une bonne idée pour le secteur commercial? Lire notre autre texte sur le sujet : Une loi pour les baux commerciaux?

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