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Des immigrants s’évadent à la Longue-Pointe (6 de 7)

Histoire
L’article dans l’édition du 1er août 1904. (photo : capture d’écran du journal La Patrie, BAnQ)
L’article dans l’édition du 1er août 1904. (photo : capture d’écran du journal La Patrie, BAnQ)

En juillet 1904, 34 immigrants arrivés par bateau se voient interdire l’entrée au Canada, puisqu’ils sont atteints d’une maladie contagieuse.

Les hommes étaient renfermés dans les flancs du vapeur Lake Simcoe, de la Canadian Line Limited, une nouvelle compagnie de navigation. Ils ne passèrent pas l’examen médical une fois arrivé au Québec. Certains d’entre eux ont pris la fuite. Le plan de faire s’enfuir les Syriens à leur arrivée à Montréal aurait été comploté. Une enquête a été ouverte. Après quelque temps en cavale, les fuyards ont été retrouvés et un juge a déclaré que les immigrants devront repartir à bord du bateau qui les a amenés au Québec.

Les Syriens retrouvés à la Longue-Pointe… sont-ils des conspirateurs? Voici le sixième volet de cette histoire :

Cinq autres Syriens arrêtés – Une assignation difficile à servir

Les cinq Syriens, Esper Malouf, Georges Houssan, Elias Tannous, Antoine Bouhanna et S. Abouidura, contre qui des mandats d’arrestation ont été émis hier après-midi, ont été arrêté par le député grand connétable Bissonnette et le député grand connétable Lambert.

Ils sont accusés d’avoir conspiré pour empêcher les fins de la justice et d’avoir aidé à l’évasion des 34 Syriens du Lake Simcoe. Les officiers de l’immigration espèrent pouvoir établir qu’il y a eu conspiration à cet effet et les huit Syriens retrouvés à la Longue-Pointe et ramenés au navire seront amenés comme témoins pour prouver qu’ils eurent à débourser de l’argent pour obtenir leur liberté.

Les accusés ont comparu devant le juge Sicotte hier après-midi et ont été admis à caution. Le député grand connétable Lambert a éprouvé beaucoup de difficulté à servir une assignation au capitaine Balls à bord de son navire, le Lake Simcoe.

Le navire était à plusieurs pieds de son quai, et les passerelles enlevées lorsque l’officier de justice se présenta. Lambert informa le premier officier qui lui adressa la parole qu’il avait un subpenas pour le capitaine Balls; mais on lui répondit que le Lake Simcoe était sur le point de partir et que le capitaine était invisible.

Lambert ne se découragea pas et, avec l’aide de plusieurs personnes, il réussit à se faire une passerelle avec quelques planches et monta sur le pont du navire, où il déposa son assignation en disant que si le capitaine Balls ne comparaissait pas en cour; que si le navire quittait Montréal, des ordres seraient donnés pour l’arrêter au passage à Québec, et que le capitaine et les Syriens à son bord seraient ramenés à Montréal.

Il y avait foule sur le quai, et lorsque Lambert réussit à monter sur le pont du navire il y eut des applaudissements.

En cour de police

À neuf heures, ce matin, les cinq accusés étaient de nouveau en cour de police avec leur avocat, M. Pagnuelo, le capitaine Balls était aussi présent. Le Dr Peter Henderson Bryce, du département de l’intérieur à Ottawa, est assermenté et dit que l’accusation mentionnée dans la plaine est exécutée d’après les informations reçues.

Le capitaine Balls raconte comment les émigrants sont disparus du palais de justice. Il avait reçu ordre de les amener en Cour. Il s’y rendit avec eux et un autre officier du navire. Il alla à la chambre 31 du palais de justice, mais vu que l’on procédait dans une autre enquête on le fit entrer dans une autre chambre avec les émigrés. Quelques officiers de la cour et aussi quelques-uns des accusés étaient là. Il s’absenta quelques instants pour aller remettre son mandat d’amener au juge siégeant et lorsqu’il revînt, tous les émigrants étaient disparus ainsi que les accusés. Il ne restait personne dans l’antichambre.

Le capitaine ne sait pas s’il y a eu complot de la part des accusés pour empêcher les fins de justice et aider à l’évasion des immigrants que l’on ne voulait pas voir débarquer au Canada.

Il a bien vu les accusés venir à bord du navire et il les a entendus dire anxieux de voir leurs compatriotes rester ici et qu’ils étaient prêts à fournir un cautionnement de 1 000 $ en leur faveur s’il le fallait, mais ils n’ont rien dit en sa présence de nature à lui laisser croire qu’ils prendraient les moyens illégaux.

Il croit reconnaître Antoine Bonhanna, comme l’un des accusés. Celui-ci se serait embarqué à Québec, pour remonter à Montréal avec les immigrants, mais il ne peut le jurer positivement. Il est certain cependant que c’est le premier des accusés qu’il a remarqué à bord du navire, aussitôt après son arrivée à Montréal.

Le Lake Simcoe a quitté Montréal ce matin, en route pour Québec, et le capitaine doit le rejoindre avant qu’il reprenne la mer. Il est disposé à remettre aux autorités judiciaires les huit immigrants syriens dont on a besoin comme témoins. Ils sont à bord sous garde et il doit à la demande du département de l’intérieur, les transporter en Europe. Il faudrait un ordre rescindant le premier pour les renvoyer à Montréal.

Le Dr Bryce déclare qu’il a les ordres nécessaires d’Ottawa à cet effet, et l’agent de la compagnie Canadian Line Ltd promet que ces immigrants seront renvoyés en groupe par un autre navire que le Lake Simcoe aussitôt qu’ils auront été entendus comme témoins.

Le juge Sicotte fixe la suite de l’enquête à mardi prochain et les accusés sont admis à caution. Ordre a été donné au capitaine de renvoyer de Québec à Montréal les 8 Syriens dont on a besoin comme témoins.

Le capitaine Balls était représenté par Mtre Holden et la poursuite par Mtres Walsh et Ryan.

L’immigration syrienne

Québec, 1er août. Samedi matin. Le Lake Simcoe reprenait à son bord quarante-sept émigrants syriens qu’il avait amenés il y a une dizaine de jours. Il en avait alors 370, sur ce nombre 102 furent trouvés attaqués du mal d’yeux appelé le trachoma, et envoyés à l’hôpital; 29 qui n’avaient pas le sou, mais qui n’avaient pas cette maladie, furent laissés à leurs propres ressources, 34, atteints du trachoma, n’eurent pas même la permission de quitter le navire; 26 d’entre eux cependant réussirent à s’échapper quand le Lake Simcoe arriva samedi matin sur les trois heures, 41 Syriens furent mis à bord et cinq heures après le steamer prenait la route de l’Atlantique.

Tout cela va bien au point de vue médical, mais grâce aux règlements sanitaires, il se trouve qu’il y a des familles non seulement divisées, mais même pour ainsi dire écartelées. Ainsi, deux jeunes sœurs, l’une âgée de 13 ans et l’autre n’ayant que 9 ans, ont été précipitées dans la rue et se sont trouvées séparées.

Celle de 13 ans est à bord du Lake Simcoe et l’autre, qui ne souffre que légèrement du trachoma, a eu l’autorisation de rester au Canada. Dans ces causes-là, il se passe des scènes vraiment navrantes, et qu’on irait jusqu’à taxer d’inhumaines. L’inspection médicale des immigrants, a dit un citoyen important, devrait plutôt se faire avant leur départ dans tous les ports européens. Et si, en Europe, on ne veut pas s’en occuper, eh bien! le gouvernement au lieu de poster des inspecteurs médicaux à Québec, à Halifax, à Saint-Jean à Montréal devrait plutôt les installer à Liverpool, à Glasgow, à Bristol, etc.

C’est là que la barrière devrait être placée, et non de ce côté-ci de l’Atlantique. Voilà, d’ailleurs, ce que fait le gouvernement américain, en envoyant une commission d’inspecteurs stationner à Québec durant l’été, et à St-Jean NB., et Halifax, NE, durant l’hiver. Sur le nombre d’immigrants syriens, arabes ou russes arrivés samedi matin à Québec, à bord du Lake Simcoe, huit ont été repris et renvoyés de suite à Montréal, ou ils auront à répondre à l’accusation d’avoir été complices dans l’évasion de camarades de l’hôpital.

À lire la semaine prochaine : Des immigrants s’évadent à la Longue-Pointe (7 de 7)

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