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Des immigrants s’évadent à la Longue-Pointe (7 de 7)

Histoire
L’article dans l’édition du 5 août 1904. (photo : capture d’écran du journal La Patrie, BAnQ)
L’article dans l’édition du 5 août 1904. (photo : capture d’écran du journal La Patrie, BAnQ)

En juillet 1904, 34 immigrants arrivés par bateau se voient interdire l’entrée au Canada, puisqu’ils sont atteints d’une maladie contagieuse.

Les hommes étaient renfermés dans les flancs du vapeur Lake Simcoe, de la Canadian Line Limited, une nouvelle compagnie de navigation. Ils ne passèrent pas l’examen médical une fois arrivé au Québec. Certains d’entre eux ont pris la fuite. Le plan de faire s’enfuir les Syriens à leur arrivée à Montréal aurait été comploté. Une enquête a été ouverte. Après quelque temps en cavale, les fuyards ont été retrouvés et un juge a déclaré que les immigrants devront repartir à bord du bateau qui les a amenés au Québec.

Malgré tout, l’enquête se poursuit. Les autorités tentent de mettre au clair les conditions de détention des réfugiés pendant leur séjour à la Longue-Pointe. Voici le dernier volet de cette histoire :

Nourris au pain sec

Après avoir pris connaissance de la sensationnelle et sombre histoire, publiée hier par un de nos confrères, au sujet de la détention de Syriens, nous nous sommes rendus à l’Hôtel Jacques Cartier.

Nous avons eu la bonne fortune de rencontrer le gardien des malheureux Orientaux. C’est un brave employé du bureau de l’immigration, un homme âgé qui n’a pas du tout l’air terrible.

On peut être sûr qu’il n’est pas non plus très dangereux. À notre arrivée, il était dans le hall en train de fumer pacifiquement une bonne pipe. C’est fort aimablement qu’il répondit à nos questions.

Voici le procès-verbal de notre entrevue :

Q —Pourriez-vous, monsieur, me donner quelques renseignements sur les Syriens détenus ici et que vous êtes chargé de surveiller?

R —Mon Dieu, monsieur, il me serait assez difficile de vous en donner beaucoup, car je ne sais pas moi-même grand-chose. Ils sont retenus ici par le bureau d’émigration comme témoins, tout simplement.

Q —Qui payera les chambres qu’ils occupent?

R —Je n’en sais rien.

Q —L’endroit dans lequel on les a enfermés est-il, comme l’annonce un de nos confrères, sombre, humide, secret, reculé et inconnu du public en général?

R —Pas du tout. Ce sont des chambres de voyageurs ordinaires, bien ventilées, bien éclairées et confortables.

Q —Ne pourrais-je voir ces malheureux?

R —Non monsieur. J’ai ordre de ne laisser personne pénétrer auprès d’eux.

Q —Pourquoi avez-vous laissé pénétrer un confrère et un dessinateur?

R —Le confrère qui a écrit cela ment. Le dessinateur aussi, mais un peu moins. Il est entré au bout du corridor qui commande leurs chambres. Je doute qu’il ait pu suffisamment les voir pour les croquer.

Q —Est-il vrai qu’on leur ait téléphoné?

R —Ce n’est pas vrai, on ne leur aurait pas permis de venir à l’appareil, d’ailleurs.

Q —Ont-ils tenté de s’évader de l’hôtel?

R —Jamais de la vie.

C’est sur cette dernière déclaration que nous prenons congé de l’employé modeste et consciencieux chargé de surveiller les fameux Syriens. Nous rapportons de cette entrevue l’impression qu’il n’est pas du tout, mais pas du tout un cerbère redoutable et féroce.

En cour de police

Les principaux membres de la colonie syrienne avaient envahi, hier après-midi, la cour de police pour assister à l’enquête préliminaire dans la cause de Esper Malouf, Elias Tannous, Antoine Bouhama et Chicary Aboura, accusé d’avoir conspiré pour faire évader du palais de justice plusieurs de leurs compatriotes atteints de la maladie appelée trachoma.

C’est le juge Desnoyers qui préside la présente enquête. Le premier témoin entendu est un nommé Arthur Panscoura. Ce témoin, né d’une mère italienne et d’un père syrien, parle plusieurs langues, et est très intelligent. Il a donné son témoignage en français.

Il raconta que le 23 juillet, lui et ses compatriotes de voyage furent conduits du Lake Simcoe en cour. Chemin faisant, ils arrêtèrent au restaurant Lannu, 1443, de la rue Notre-Dame, ou ils déposèrent leurs bagages. Au sortir de la cour, trois compatriotes fixés à Montréal les firent embarquer dans des express et les conduisirent dans une maison de la rue Lagauchetière. Les immigrants, au nombre desquels se trouvèrent trois femmes, furent gardés dans cette maison jusqu’à minuit, puis conduits à la Longue-Pointe.

Le lendemain matin, Elias Tannous, demanda aux immigrants l’argent nécessaire pour payer les avocats chargés de leur défense, les médecins, et les frais de voyage.

Ils ne savent pas

Panscoura dit qu’à ce moment il ne savait pas que la loi avait été enfreinte par lui et ses compatriotes. Il était sous l’impression qu’il remplissait certaines formalités avant de reconquérir sa liberté.

Mtre Ryan, l’un des avocats de la poursuite, demanda alors quel genre de nourriture avait été donné aux immigrants pendant leur séjour à la Longue-Pointe. La question ayant été permise sous réserve, Panscoura dit qu’il n’avait pas mangé autre chose que du pain sec. Il a vu un de ses compagnons donner de l’argent à Tannous qui lui a demandé 20,00 $. Comme il était sans le sou, il a pu se rendre au désir de Tannous.

Incident assez grave

Un incident assez grave s’est produit. La défense ayant demandé au tribunal de faire sortir Boulad de la salle d’enquête, ce dernier pointant du doigt les accusés, déclara qu’il était victime d’une conspiration et qu’il saurait se défendre. Il aurait même recours au revolver si cela était nécessaire.

La cause s’est continuée ce matin à 11 heures. Le premier témoin a été M. Arthur R. Holden. Il est agent de la Canadian Line, propriétaire du Lake Simcoe. C’est lui qui, avec Hoolahn, du bureau d’immigration et 6 détectives, est allé aux nos : 1439 et 1441, rue Notre-Dame, maison et magasin de Georges Houssan, ou ils ont trouvé Lanciara et cinq Syriens, dont une femme, Ellen Yousef.

Khabil Schlayby est ensuite appelé. Questionné par Mtre Ryan, il dit qu’il était l’un des immigrants venus par le Lake Simcoe. Il ne savait pas s’il était prisonnier ou non à bord. Antoine Boohanna a dit le témoin, est venu à bord et nous a demandé de l’argent, pour télégraphier, disait-il, à ses parents au pays et pour donner un pourboire à la cour (Bakshich). Il se rappelle qu’un médecin les a examinés avant leur arrivée à Montréal, mais il ne sait pas si c’était ou non en vue de les déporter.

Quand nous sommes venus à la cour avec Antoine Boohanna et Georges Houssan, ajouta-t-il, et après que le juge fut sorti, Boohanna et Houssan nous ont dit de descendre, que c’était fini. À la porte il y avait une voiture, Boohanna et Elias Tanous nous ont dit de monter dedans. Ils se tenaient de chaque côté de la portière et nous poussaient dans la voiture. Ils ne nous ont pas dit ou nous allions. Nous sommes arrivés à une maison ou nous sommes restés jusqu’à minuit. Nous n’en pouvions sortir et c’était Houssan, Tanous et Boohanna qui nous en empêchaient.

Petit morceau de pain

On nous a donné à manger un petit morceau de pain et un petit plat de blé concassé apporté de Syrie (le témoin montre que ce plat était petit comme un cendrier à cigares). On nous donna deux morceaux de ce blé épais, chacun, comme une feuille de papier à cigarette.

Elias Tannous nous a ramenés à la ville le 3e jour et nous a logés chez Houssan, ou nous a enfermés à clef dans une chambre. Je n’ai pas vu Peter chez Houssan. Je n’ai pas donné d’autre nom que le mien sur le bateau. Boohanna et Houssan m’ont demandé de l’argent pour corrompre la cour.

C’est l’explication du mot pourboire, dont ils se sont servis. « J’ai donné une livre française (3,85 $) à Boohanna et après que nous avons été condamnés à être déportés, il m’a remis 2,00 $. Le reste, dit-il, était pour les frais de voiture et de nourriture.

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