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On ferme

Éditoriaux

Cet article est le dernier que vous lirez dans ce journal. Pamplemousse.ca ferme ses portes.

Après presque cinq ans et 5000 articles et reportages dans Mercier-Est, La Petite-Patrie et le Plateau Mont-Royal, Pamplemousse.ca n’aura pas survécu à un environnement désormais implacable pour les entreprises de presse. Et pourtant, nous avons tout essayé, envisagé, travaillé comme des fous. L’apathie presque généralisée envers le sort des médias d’information aura eu raison du nôtre comme de plusieurs autres. Et la série noire est loin d’être terminée.

C’est parce que j’assistais à la déliquescence de mon métier, celui de journaliste, que j’ai fondé Pamplemousse.ca. Je ne pouvais pas rester indifférent devant le rouleau compresseur des médias sociaux. Sur le plan du succès populaire, Pamplemousse.ca fut une réussite presque immédiate. Les lectrices et lecteurs ont été au rendez-vous plus que jamais. Chaque article a été lu au moins des centaines, des milliers et souvent des dizaines de milliers de fois. En quelques années, nous avons fait un tabac sur nos plateformes, nous avons recruté des milliers d’abonnés à nos infolettres et cartonné sur Facebook et Twitter autant sinon plus, toutes proportions gardées, que les médias traditionnels. Nous avons publié des scoops qui ont précipité des changements sociaux, y compris celui de l’ouverture, avortée, du centre communautaire islamique de l’imam Chaoui, qui a généré 2,2 millions de retombées sur Twitter.

Nous avons rejoint entre le tiers et la moitié de la population dans nos quartiers. En connaissez-vous beaucoup de médias qui peuvent se vanter des mêmes retombées?

On a tout essayé

Ces derniers mois, j’ai tenté sans relâche de trouver des investisseurs ou des repreneurs pour Pamplemousse.ca. J’ai même discuté avec des célébrités du monde des affaires. Mais les gens d’affaires boudent les médias d’information, dont le modèle de revenus inquiète plus qu’il ne séduit, peu importe si le public est au rendez-vous.

J’ai aussi initié une transformation vers le modèle coopératif. L’accueil fut très enthousiaste. Mais nos liquidités ont manqué avant que cette conversion puisse se concrétiser. Du côté de l’économie sociale, je remarque que certaines « vedettes » ont davantage intérêt à mousser leur carrière politique que d’appuyer un projet qui suscite l’enthousiasme chez la plupart des gens de la base que nous avons rencontrés.

Plusieurs membres de mon entourage me disent que si nous étions aux États-Unis, en Israël ou en Norvège, nous aurions trouvé du capital pour passer au travers. Mais nous sommes au Québec, où l’argent abonde pour les entreprises en démarrage ou celles qui génèrent des revenus importants. Mais il n’y a pas grand-chose pour stabiliser celles qui ont un statut intermédiaire. Nous n’avons pas cette culture d’accompagnement de nos jeunes entreprises jusqu’à ce qu’elles aient atteint une certaine maturité. Et, surtout, les médias font peur. Certains matins, laissez-moi vous dire que je me sentais très, très seul.

Enfin, je constate que notre démocratie est en péril alors que l’information est de plus en plus contrôlée par des entreprises basées en Californie, qui ne pensent qu’à satisfaire leurs actionnaires et pour qui les lecteurs sont avant tout une ressource à exploiter. Les médias sociaux utilisent la vanité des gens pour mieux les espionner au profit du dieu marketing. Contrairement à ce que les gens croient, ils ne font pas avancer les idées. Ils ne font que renforcer des certitudes et des préjugés. Vous n’avez pas compris que les chiffres de Facebook sont faussés, n’en déplaise aux « experts »?

Merci

Amis lectrices et lecteurs, je vous dis merci de nous avoir consulté chaque jour, chaque semaine, chaque mois depuis des années. Je remercie aussi les groupes communautaires, qui nous ont affirmé qu’ils avaient enfin un endroit où faire valoir leurs réalisations et leurs revendications, les médias traditionnels les ayant pratiquement abandonnés à leur sort. Un grand nombre de fois, lorsque nous arrivions à une conférence de presse ou un événement, on affirmait : « On peut commencer, Pamplemousse.ca est arrivé. » De telles paroles ne laissent aucun doute sur l’importance de notre travail.

J’aimerais aussi remercier les commerçants qui ont cru en nous et qui ont mobilisé leurs précieux dollars pour annoncer chez nous, alors que le commerce de détail est une activité plus difficile et risquée que jamais. J’ai acheté ma bouffe, mes vêtements, mes outils chez vous.

J’aimerais enfin remercier les élus Maka Kotto, Amir Khadir, Françoise David, Gabriel Nadeau-Dubois, Ève Péclet, Mario Beaulieu, Hélène Laverdière et Alexandre Boulerice, qui ont investi dans ce journal parce qu’ils considèrent qu’une presse locale libre est le meilleur moyen d’assurer une voix pour les citoyens. Un merci spécial à Réal Ménard, ex-maire de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, le seul politicien municipal qui a cru en nous, qui nous a appuyés financièrement sans sourciller, allant jusqu’à rappeler notre existence dans des assemblées publiques même si, parfois, nous avions publié des articles qui n’étaient pas élogieux envers son administration. Il avait compris la nécessité d’avoir un journal qui était parfois le seul à couvrir systématiquement les enjeux citoyens de son territoire.

On ne peut pas dire la même chose des élus municipaux du Plateau Mont-Royal et de Rosemont — La Petite-Patrie, qui n’ont jamais levé le petit doigt pour appuyer financièrement ce journal. Votre insouciance face au droit du public à une information libre et indépendante me sidère.

Pire, lors de la dernière campagne électorale, Projet Montréal a préféré annoncer dans Facebook plutôt que dans des médias qui étaient 100 % dévolus à vos communautés. Vous avez canalisé votre argent dans des plateformes qui encouragent les pires comportements sociaux : fausses nouvelles, évasion fiscale à grande échelle, crêpage de chignon partisan de bas étage… Les réseaux sociaux sont les premiers responsables de la destruction généralisée des médias d’information. Jusqu’à présent, Projet Montréal est un parti comme les autres, aussi décevant que les autres.

Autrement, j’aimerais rendre hommage à mon équipe et, surtout, ma conjointe Lucie Hortie, qui m’ont appuyé et ont travaillé avec acharnement à faire de ce projet un succès, pour que nos quartiers soient des endroits où il fait bon vivre, où l’information circule librement et permet de construire des communautés en santé, où la qualité de vie est une priorité. Je vous rends hommage, car vous aviez des ressources limitées et vous étiez des alliés indéfectibles. Daphné Angiolini, Catherine Bernard, Anne-Sophie Carpentier, Robert Carrière, Marie-Eve Cloutier, Claude de Gaspé-Beaubien, Gabriel Deschambault, Denis Desjardins, Gilles Desjardins, Claude Jasmin, Sophie Lalumière, Pierre de Montvalon, Diane Pagé, Sonia Pépin, Maude Pétel-Légaré, Lindsay-Anne Prévost, Anne-Marie Tremblay, Claudia Vachon, Simon Van Vliet, Félix Major, Guillaume Germain et leur équipe de l’agence Monolith, les membres de mon conseil consultatif Jean-François Dumas, Pascal Duquette, Chrystian Guy, Fabien Major, Pierre S. Morin, Richard Messier et Mathieu Gagné, de Boite de Com, qui ont mis beaucoup d’énergie, d’intelligence et de ferveur dans le projet de conversion en coopérative, et tous ceux que je n’ai pas nommés ici, merci. J’ai partagé avec vous une grande aventure.

À partir d’aujourd’hui, certains quartiers de Montréal, où nous avons travaillé avec ferveur, n’auront plus de couverture journalistique digne de ce nom. Et ce phénomène va en s’aggravant. Pire, au Québec, les relationnistes sont mieux payés que les journalistes. Est-ce normal que ceux qui cherchent à faire triompher la vérité soient moins bien traités que ceux qui sont payés pour soigner l’image de leur employeur? Est-ce normal que les gens s’attendent à avoir des médias d’information gratuits, qui protègent pourtant leurs droits et libertés, mais sont prêts à sacrifier jusqu’au tiers de leurs revenus pour acheter une voiture qui ne leur sert que 4 % du temps?

Le jour où les médias d’information libres et indépendants auront disparu, le jour où les journalistes ne pourront plus exercer leur métier décemment, où plus personne ne va surveiller les faits et gestes de nos décideurs et élites, nous serons devenus une dictature. Et ce jour approche rapidement. L’apathie de la population et des politiciens me révulse. Réveillez-vous, bon sang!

Vous chérissez votre liberté d’action et de parole? Appuyez vos médias. Mais pour Pamplemousse.ca, il est trop tard.

Merci quand même.

Stéphane Desjardins

Éditeur

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